3 mars 2015

Venise a fait son choix ! Conad est arrivé !


Comme l'illustre magnifiquement cette superbe photo de notre ami Philippe Apatie, bordelais installé à Venise (nous reviendrons prochainement sur ce photographe terriblement doué), Conad est installé à Venise depuis le 23 février. Adieu Billa donc, comme on avait dit adieu à la Standa. Nouvelle enseigne pour les super-marchés vénitiens. Une page se tourne. Fort heureusement, cela ne signifie aucunement - mais jusqu'à quand ? - la fermeture de magasins dans le centre historique. Non, rassurez-vous, Conad ne vendra pas de masques ni de verroteries made in China...

26 février 2015

Chronique vénitienne

Fai un po freddino oggi. Meno due in campagna. Pero, il tempo xe beo. Ciel bleu et soleil en dépit de la froidure. La radio de la voisine un peu sourde répand la voix du présentateur de Radio Padova. La journée s'annonce bien. Il va faire beau, froid mais beau. Les masques sont partis, la ville retrouve un peu de son calme hivernal. Ce serait merveilleux de se retrouver sans la foule si le silence de certaines rues, le calme des petits campi éloignés des grands axes que fréquentent les touristes, et ce vide soudain ne faisait pas ressortir la tristesse des volets tirés sur des dizaines d'appartements fermés, des rideaux de fer tirés définitivement sur la mercerie du coin, le boulanger ou le petit marchand de fruits et légumes. Rien de nouveau. 

Après chaque absence, je constate au retour que les magasins d'autrefois, boutiques de quartier où tout le monde venait chaque jour s'approvisionner, véritables lieux de vie qui contribuaient à former de véritables solidarités, disparaissent peu à peu, inexorablement. Ils sont remplacés par des boutiques à touristes, le plus souvent fournies d'une camelote Made in China que les gogos venus en coup de vent prennent pour de l'art authentiquement vénitien... Ah, mamma mia, l'inculture des barbares !

Tout change. Toujours cette spirale infernale du progrès, dieu moderne allié à l'idole Croissance, association de malfaiteurs qui sape année après année notre civilisation et notre culture, au nom d'un credo auquel de moins en moins de gens se réfèrent (sauf ceux qui en tirent de confortables dividendes). D'ici quelques jours, l'enseigne Billa aura vécu, remplacée en principe par celle de la marque italienne Conad, l'équivalent de notre Leclerc. pas de changements notoires pour les usagers. Un supermarché en remplace un autre. Quand j'étais étudiant, c'était la Standa qui tenait le haut du pavé à Venise, avec notamment deux magasins sur le campo San Luca, celui de la Strada Nova et puis d'autres je ne sais plus où.  

Le carnaval est enfin terminé. Les hordes sont retournées vers la grisaille de leu quotidien. ce charivari artificiel aura apporté un peu de joie et de bonheur à cette foule venue du monde entier. Je sais que je ne me fais que des amis en écrivant ce genre de choses. Il existe des gens au fin fond de nos provinces qui rêvent toute l'année durant aux costumes de pacotille qu'ils vont inventer, se préparant à devenir pour quelques heures durant, quelques jours dans l'année, autre chose que les victimes de vies médiocres. C'est le miracle du carnaval de Venise qui créé des marquises et des duchesses à la pelle, des Pierrots larmoyants et de jolies Colombines... 

Dans les premières années de sa Renaissance, le Carnaval n'attirait encore à venise que quelques centaines de français informés de ce renouveau. L'Assessorato al Turismo que présidait alors Domenico Crivellari, avec le soutien de la Ciga Hôtels, le consortium des auberges de luxe qui appartenait à l'Aga Khan et les différentes associations de commerçants avaient inventé Venise en Hiver, un magnifique dépliant en couleurs sur papier glacé. L'objectif étant de faire venir les touristes à Venise à une période délaissée. La neige et le brouillard, la froidure et les inondations quotidiennes n'attiraient pas vraiment les visiteurs... On inventa ainsi des thés musicaux au palazzo Mocenigo, des remises allant jusqu'à 50% dans tous les hôtels et dans les meilleurs restaurants... 

Les vénitiens eurent l'idée, la Compagnia della Calza en tête, de relancer le Carnaval dans toutes ses traditions. Autour de quelques manifestations organisées, des bals sur les Campi, des concerts et des bals à la Fenice et quelques somptueuses fêtes privées, la population vénitienne - et notamment la jeunesse vénitienne - improvisa des fêtes dans les rues et sur les campi. D'année en année, à partir de 1980, le carnaval reprit de l'importance et le monde entier se mit à en parler. Il y avait Rio, Nice, Munich... Il y aurait désormais et de nouveau le Carnaval de Venise. La foule fut vite au rendez-vous, venue des quatre coins d'Europe, puis du monde... Ce qui n'était qu'au début qu'une somme de petits évènements soutenus par la ville devint en cinq ans une manifestation internationale. Au point que les vénitiens commencèrent à regretter d'avoir retrouvé leurs traditions et prirent l'habitude de déserter la ville pendant la semaine de Carnaval. Cortina d'Ampezzo (et ses pistes enneigées) n'est pas loin, heureusement... 

Je me souviens des premiers temps de folie, quand il fallait réguler la circulation pédestre avec des policiers munis de panneaux indiquant à la foule la nécessité d'attendre ou d'avancer, des panneaux "sens unique" ou "sens interdit", comme sur les routes ! Les vénitiens pestaient, nous ricanions de voir ces masques faire du sur place dans les ruelles étroites qui menaient à la Piazza. Heureusement, nous connaissions les raccourcis, tous les passages qui permettent d'aller plus vite que les visiteurs hagards sous leur maquillage et leurs costumes de pacotille. 

A cette époque là, nous terminions en bande les après-midis dans les salons du Florian. Tous vêtus d'authentiques costumes allant de la Renaissance à l'époque de l'occupation autrichienne trouvés dans les armoires de certaines maisons patriciennes, mais aussi dans les réserves de la Fenice et du Malibran, nous suivions le plus fastueux d'entre nous, le roi du Carnaval, notre Maître es-cérémonies, l’inénarrable Emile Targhetta d'Audiffret, l'un des ultimes gentilhomme de la cour de Savoie, ancien page du dernier roi d'Italie, qui devenait, le temps du carnaval, le personnage dont il portait le costume. c'est ainsi qu'il fut une année Louis XIV, jour et nuit, sur la Piazza, dans sa maison des Fondamente Nuove ou dans les fêtes où il apparaissait, royal... Une autre époque... Déjà bien pauvre quand on la compare aux somptueuses fêtes d'autrefois, tel ce grand Bal du Siècle donné par le propriétaire du Palais Labia, ce milliardaire sud-américain d'origine basque qui s'y ruina. 

Un autre monde... Une autre époque, celle où "Il Carnevale della strada dei campielli e dei sestieri" se mêlait à "Il Carnevale delle case aperte dei Veneziani" puis s'ajouta les années suivantes à ces fêtes spontanées et authentiques, "Il Carnevale della cultura della Biennale e della Fenice"... Il y eut l'année du Grand Bal macabre, celle où Baffo et l'érotisme d'un XVIIIe siècle oublié fut mis à l'honneur (mineurs et âmes sensibles s'abstenir) avec les grotesques de Giorgio spiller (Ill.) Les grandes années du Carnaval à côtés desquelles cette manifestation vulgaire qu'on connait aujourd'hui n'est qu'une foire immonde et commerciale dont on attend bien vite le dernier jour. Mais la folie du monde se répand depuis longtemps à Venise comme ailleurs...


9 février 2015

Récemment retrouvé dans le Ghetto de Venise, un trésor bientôt exposé à Paris

 
En septembre 1943, deux responsables des services religieux de deux synagogues du ghetto de Venise, l'espagnole et la levantine, avisé de l'arrivée imminente des nazis dans la ville, décidèrent de cacher de précieux objets de culte, trésors d'orfèvrerie que les allemands auraient certainement volé. Mis à part quelques exactions superficielles, les synagogues vénitiennes furent épargnées par la barbarie des nazis. Leur façade sobre les faisant rassembler à des immeubles d'habitation ou à des palais, elles échappèrent à la destruction.  On oublia pendant de nombreuses années les objets cachés. D'autant que les deux hommes ne revinrent jamais des camps d'extermination où ils furent déportés, comme la plus grande partie de la communauté juive de Venise. C'est très récemment, à la faveur de la restauration de la synagogue espagnole, que les objets soustraits au pillage, ont été redécouverts.

..Ce trésor d'orfèvrerie liturgique, pour l'essentiel en argent, compte des objets rituels traditionnels : des couronnes de torah, des ornements de bâtons de torah, des mains de lectures, des boîtes à aromates, des lampes de Hanoukkah (la fête des Lumières), des lampes de synagogue, des coffrets de torah, des plats, un bassin et une aiguière. Tous sont d'un grand raffinement et le travail de chaque pièce est de toute beauté. Ils portent la signature des meilleurs orfèvres vénitiens du XVIIe au XIXe siècle, parmi lesquels Antonio Montin et Giovanni Fantini. Magnifiquement ornés et extraordinairement ciselés, ces pièces attestent du raffinement et de la diversité culturelle du judaïsme vénitien. Fortement corrodés, ils ont fait l'objet d'une longue restauration qui leur a rendu leur splendeur d'origine. Les contempler plonge le visiteur dans le passé flamboyant de la Sérénissime.

..Institué il y a près de 500 ans, plus exactement le 29 mars 1516, le ghetto de Venise fut le premier d'Europe. Tout le monde sait que ce nom, qui prendra au fil des siècles une connotation terriblement négative et douloureuse, provient du terme vénitien, geto qui signifie fonderie. Conçu à l'emplacement d'une fonderie, comme un espace de ségrégation voulu par le gouvernement de la République et son Inquisition, mais aussi par les juifs eux-mêmes pour préserver leurs traditions et éviter les mariages mixtes, il était fermé la nuit, et des équipes de vigiles juifs en surveillaient les alentours. Il devint en quelques années le berceau d'une importante et riche communauté de juifs originaires d'Italie, qui attira de nombreux juifs des pays germaniques, du Levant et d'Espagne. Son cosmopolitisme et la prospérité de ses habitants en ont fait un creuset culturel original dont la renommée dépassa les frontières de la république de Venise.


..Les objets du trésor du ghetto de Venise seront présentés à Paris dans les salles italiennes du MAHJ, où ils font écho à un ensemble d’œuvres de très grande qualité témoignant de la continuité du judaïsme italien du Moyen Âge à nos jours. Cette exposition itinérante est organisée en partenariat avec Venetian Heritage, fondation pour la sauvegarde du patrimoine de Venise, et avec la communauté juive de Venise. Elle sera ouverte au public du 13 mai au 13 septembre 2015.  

Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan, 
à 300m du Centre Pompidou
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 60
Métro : Rambuteau ou Hôtel de Ville

8 février 2015

Rêverie vénitienne



..Quand dehors le vent souffle, froid et perfide, qui emporte au détour des rues trop vides ce qui restait de joie et de lumière dans le cœur des passants, il est bon de fermer les yeux. La douceur du feu qui crépite dans la petite cheminée, la tasse de thé qui fume sur la table, le chat qui ronronne près de la fenêtre, sortant de sa léthargie parfois pour vérifier que tout est à sa place autour de lui... tout cela apaise et rassure. C'est l'heure où l'esprit vagabonde dans des contrées bien souvent oubliées. Et je te revois. L'image demeure un peu floue. Il y a si longtemps. C'était au mois de juin je crois, ou bien était-ce déjà juillet. Je me souviens de la chaleur des jours et du vide des rues. Peu de touristes en ce temps-là en dehors du carnaval et du mois d'août. 

..Tu étais assis sur un muret, un livre à la main. Parfois les reflets du soleil sur l'eau du rio di San Giovanni Novo dansaient dans tes cheveux et tes mèches brunes prenaient des reflets argentés. Tu étais très absorbé par ta lecture sans remarquer ces deux passants qui te prenaient en photo. Je crois qu'ils étaient anglais. La femme était très élégante. Son compagnon, une cigarette à la main venait de lui dire quelque chose à l'oreille et la femme se mit à rire, repoussant sa chevelure en arrière dans un élégant mouvement. 

..C'est là que tu relevas la tête et nos regards se croisèrent un instant. Il y avait une sorte de défi dans tes yeux, presque du mépris. Tu revenais soudain au monde et le monde t'ennuyait. Tu voulais replonger dans ta lecture. Dans tes rêves. Mais le charme était rompu, il y avait ce couple qui s'attardait et qui venait de voler un peu de ton univers. Un groupe de fillettes passa en riant, des ménagères rentraient chez elles en papotant.

..Et puis, de l'autre côté de l'eau, il y avait moi, figé, à la fenêtre qui observait la scène et pensait à cette photo d'André Kertesz prise dans un lieu semblable des années auparavant. La voix de Cat Stevens s'échappait d'une fenêtre ouverte : 
"All the times that I've cried / Keeping all the things I knew inside / It's hard, but it's harder to ignore it / If they were right I'd agree / But it's them they know, not me..."
..Le calme bientôt revint sur la fondamenta. Tu levas les yeux vers mon balcon et ton regard s'éclaira d'un sourire qui me traversa de part en part. Tu m'avais vu et nous venions d'établir le contact. Il n'y avait plus que toi sur la fondamenta, dans le silence de ce jour d'été. Ton sourire comme pour me faire partager ta pensée, puis ton indifférence quand tu t'es replongé dans ton livre ont soudain remplis mon coeur de tout un tas d'impressions. Depuis mon arrivée à Venise, j'étais seul. Quelques soirées entre étudiants après les cours, deux ou trois dîners, un concert et le cinéma... Mes amis de toujours, ma famille, ma petite amie, tous étaient restés en France et souvent me manquaient.

..Il m'avait fallu décider. Entre ma vie d'avant et Venise, j'avais choisi. Le prix à payer était lourd. La solitude pour un garçon de vingt ans, c'est difficile. Je maîtrisais mal l'italien et la plupart de mes condisciples m'ennuyaient. J'errais le soir au Cherubin, à San Luca ou au Haig's, en face du Gritti, les deux bars qui restaient ouverts longtemps après que la ville se soit endormie. Je n'ai jamais aimé ce monde de la nuit, mais je trouvais là-bas un semblant de vie sociale. Le jeune homme avenant que j'étais s'attirait facilement les bonnes grâces des noctambules de tous âges et les gin-fizz ou les vodka-orange adoucissaient mes nuits.

..Je fis des rencontres plus ou moins vénéneuses, mais d'autres s'avérèrent pleines de lumière : Bobo, peintre-aristocrate bien connu aujourd'hui, qui trainait alors dans les rues de Venise une timidité maladive, Pier le joueur de backgammon, Manfred, le fils ténébreux d'une artiste autrichienne dont le mirifique jardin se cachait à deux pas du consulat de France, et son cousin Francesco, devenu un de mes meilleurs amis, écrivain et journaliste qui a délaissé l'Italie pour Paris il y a longtemps déjà... Mais toi, ce fut autre chose. Je te voyais chaque jour en face de chez moi. Souvent tu t'installais sur le quai pour lire. Vérifier que tu étais bien là devint vite un rite. Te voir plongé dans ton livre, tes écouteurs sur les oreilles, un moment attendu de ma journée. Parfois une fille passait te prendre et vous partiez tous les deux. Je vous regardais vous éloigner et me replongeais dans mes cours. A force de nous croiser, toi dans la rue, moi sur mon balcon, nous avons, jour après jour, pris l'habitude l'un de l'autre. Quelques semaines après notre premier contact, alors que je t'observais apprêter ton sandolo pour une balade avec la fille qui venait souvent te voir, tu levas les yeux vers moi et en faisant un geste de la main, tu me lanças d'une voix forte

..- Hé, l'étudiant sage, ça te dit de venir avec nous ? 

..C'est ainsi que je pris ma première d'aviron à la vénitienne et que nous sommes devenus amis. Souvent nous avons reparlé de ce petit jeu. Tu m'avouas y  avoir pris goût toi aussi. Tu m'expliqua que tu t'efforçais de ne jamais lever les yeux vers ma fenêtre ; me savoir derrière la vitre, assis à ma table faisait aussi partie de tes journées. Par malice, tu t'amusais parfois à retarder l'heure de ta venue. Et puis, comme moi, tu imaginais qui j'étais, m'inventant des vies incroyables. Tu avais vite compris que j'étais étudiant mais tu ne savais pas que j'étais français. 



..Nous ne nous étions jamais croisés sur la fondamenta, ni même ailleurs dans Venise. Pourtant, nous fréquentions les mêmes lieux et notamment le baretto  Ai do Draghi, devant le campanile de Sta Margherita, le rôtisseur du rio Tera Farsetti où la tavola calda San Bartolomeo... Depuis, combien souvent nous nous sommes retrouvés au baretto ou sur les zattere. Je suis repassé l'autre jour près de l'endroit où je t'ai vu la première fois. Pendant un instant j'ai vraiment cru te voir, un large sourire illuminant ton visage... Un jeune garçon tapotait sur son téléphone appuyé contre l'une des arcades ; "et c'était comme si tout recommençait".

2 février 2015

Bonne fête de la Chandeleur

Un brindisi à tous les lecteurs de Tramezzinimag en ce jour de la chandeleur, fête des lumières et donc de la joie, qui termine le temps de Noël et annonce déjà l'arrivée prochaine du Printemps. L'annonce aussi, moins réjouissante, du déferlement des foules sur Venise avec le énième carnaval que les amoureux de la Sérénissime authentique fuient chaque année pour éviter d'avoir à subir cette invasion du mauvais goût, du toc et de la pacotille. Un spritz à ceux qui restent, pour prendre des forces en perspective de ces jours terribles...

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