21 mai 2008

Comme l'aiguille qui avance sur le cadran

Venise n’est qu’un souvenir encore proche mais qui s’amenuise. Il faut dorénavant attendre. Dans quelques semaines un nouveau séjour, plus long, plus calme. Les examens des enfants seront passés. Ma fille aînée est admise dans son université canadienne, la seconde passe son bac, mon fils prépare son brevet. Seule la dernière n’a aucune pression et s’apprête à terminer sa première année de collège, sereine et ravie. L’idée de l’installation permanente à Dorsoduro fait son chemin. Il y a encore beaucoup d’obstacles, de contraintes, de doutes aussi. Cependant, il y a plus que tout, la certitude que cela devient possible, Dieu voulant. Les enfants en rêvent. Moi aussi. Même Mitsou, notre bon vieux chat, s’il savait, en trépignerait d'impatience : pouvoir se dorer au soleil dans notre jardin ou dehors sur le pavé, sur la margelle d’un puits, sans craindre une voiture ou un vélo. Ce serait le paradis pour lui. Pour moi aussi...
En attendant, nous nous installons dans la douce soirée avec la nuit qui tombe et les violons de Vivaldi qui remplacent maintenant les standards de la radio anglaise. Je termine l’excellent petit livre de Michel Mohrt, "les dimanches de Venise". Histoire d’entretenir la nostalgie, mais surtout par plaisir. Cet académicien dont j’ignore s’il est toujours vivant écrit merveilleusement bien. Sa sensibilité à l’égard des petites choses de Venise me convient tout à fait et me parle vraiment. Et puis c’est un peintre aussi, il en parle beaucoup d’ailleurs dans son livre dont la couverture est une de ses belles aquarelles. Au début de son livre, il cite le père Marie-Dominique Philippe, qui a beaucoup influencé ma réflexion comme mes actions ces dernières années par ses écrits : "il faut de l’humilité et de l’amour pour comprendre" et "cette réalité que je regarde, que je n’ai pas faite, je dois l’accepter et la comprendre". Combien ces phrases résonnent aussi à mon cœur face aux évènements de la vie, aux enfants qui grandissent, face à ce monde qui semble parfois devenir fou et où tout s’emballe.
Venise me permet de me retrouver, de faire ce retour sur soi sans lequel il n’y a pas de véritable capacité d’action ni de réelle prise de décision. Avant chaque point crucial de ma petite existence, Venise a été mon refuge. La paix que j’y trouve, le silence des rues la nuit pendant mes promenades et surtout cette atmosphère unique qui apaise et réjouit, tout contribue à mon équilibre et les choix qui en résultent sont souvent les meilleurs que j’ai pu prendre jusqu’ici dans ma vie...
(Noté le 20 avril 2008).

20 mai 2008

Buon compleanno,
Alix-Victoria-Marie-José, figlia mia !Ma fille Alix a 18 ans aujourd'hui ! Vingt ans déjà (soupir). Vingt ans (joie). C'est une merveilleuse jeune fille, pleine de vie et de joie, parfois un peu nonchalante et dispersée. Guide marine chez les scouts de France ("qui peut faire de la voile sans vent..."), elle aime la mer et la navigation. Elle est toute imprégnée de l'air de la mer, de celui de la lagune et plus prosaïquement, de celui du bassin d'Arcachon... Comme tous mes enfants, Alix se sent chez elle à Venise et je regrette de ne pouvoir y fêter son anniversaire. Contraintes scolaires et professionnelles obligent. Ce n'est que partie remise.
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Photo de Margot - 2005 - Tous droits réservés.

19 mai 2008

Si, si je vous assure, il va faire beau. Le soleil de mai va enfin prendre possession du ciel qui se vêtira du plus joli bleu en son honneur. Les friulani (les montagnards du Frioul voisin de Venise), ont un proverbe qui dit que "Si la neige fait manger, la pluie donne faim", pour rappeler que si la neige quand elle tombe en abondance fond au moment idéal nourrir la terre quand elle porte les semences, la pluie inonde tout et empêche les récoltes abondantes. Mais comme tout est déréglé, qu'il neige peu et qu'il ne pleut jamais quand il devrait, ce genre de dicton a-t-il encore une quelconque valeur ? Toujours est-il qu'il fait beau aujourd'hui. Pourvu que ça dure. "Pazienza" me répondrait notre vieille voisine depuis sa fenêtre de la Toletta.Posted by Picasa

Impressions de Venise par Jas

Nos amis du Campiello présentent sur YouTube (et sur leur site) trois petites vidéos qui sont une excellente introduction à la vie quotidienne à Venise. On traverse le pont de la liberté avec des images et une musique plus que conventionnelles mais peu à peu, on pénètre dans la vraie matière vénitienne. Tout y est, l'environnement sonore, les gestes et les occupations de tous les jours, les lieux où le touriste ne parait guère ou qu'il traverse juste. trois excellents petits films que les amoureux de Venise apprécieront et qui permettront à ceux qui s'apprêtent à découvrir la Sérénissime de se comprendre un peu ce qu'elle est réellement. Bravo à Jas et à ses complices du Campiello qui oeuvrent beaucoup pour le respect et la protection de Venise avec leur site et les conseils, adresses, itinéraires, et autres précieux renseignements qui s'y trouvent.



18 mai 2008

Il pleut sur la ville mais pas dans mon coeur

La pluie qui ne cesse de tomber sur la ville laisse passer inaperçue les belles éclaircies quand les nuages disparaissent soudain et que sous un ciel d'un bleu très dense, le soleil se fait très chaud. Hélas ces accalmies ne durent pas et la grisaille reprend le dessus. Il faut même allumer les lampes dans la bibliothèque pour pouvoir continuer à lire et à écrire. Ce dimanche s'annonçait pourtant assez bien. Il faisait beau ce matin mais ce mois de mai n'est décidément pas comme les autres. Une amie qui vient de m'appeler de Venise me disait que là-bas aussi le temps est franchement mauvais sauf que le vent qui chauffe du sud réchauffe un peu l'atmosphère. Elle se plaignait de son jardin détrempé comme en automne. Le dérèglement climatique n'en est apparemment qu'à ses débuts. En attendant le joli mois de mai que les poètes ont chanté de tout temps, Ethel Merman chante une de ses chansons, "I got lost in his arm", un de ces machins sirupeux des années 30. Parfaite adéquation avec le temps. Par la fenêtre ouverte, la pluie amène des effluves d'herbe coupée et de géranium. Le chat s'est réfugié sur les coussins du canapé. La semaine dernière, il se prélassait sur notre terrasse au bord de la plage de Pereire, ravi du soleil qui brillait de tout ses feux. Les fins de semaine se suivent et ne se ressemblent pas. J'ai retrouvé dans mon journal, le compte-rendu d'une promenade en sandolo sur la lagune, il y a presque vingt cinq ans. Je racontai combien ce dimanche de mai avait été chaud et que nous avions terminé notre ballade par une baignade dans les eaux tièdes de la lagune. Rentrés vers 22 heures, il faisait doux et la nuit était magique, le ciel rempli d'étoiles et l'air très doux et merveilleusement parfumé... Le vieux cahier noir refermé, point de nostalgie. La pluie vient de s'arrêter de tomber. Une bonne tasse de thé et "The song is ended" par les Mills Brothers et Louis Armstrong en attendant le déjeuner. Juste le temps au soleil pour percer de nouveau les nuages. Le chat ronronne. De bonnes odeurs s'échappent de la cuisine. Au menu : gigot d'agneau aux herbes et polenta en crème, zuppa inglese. Un repas du dimanche comme disent les braves gens ! Le soleil tente un timide retour. Le chat s'est assis devant la fenêtre. Les oiseaux du jardin se sont remis à chanter. On n'entend pas un bruit dans la rue. Il fait bon dans nos coeurs, in spite of.

15 mai 2008

L'autre espèce de vénitiens



Photos d'Amandine C. - Tous droits réservés

14 mai 2008

Eloge de la paresse

Quelques jours sur le Bassin d'Arcachon, après les fatigues du voyage. Là aussi, la lumière se fait diaphane, l'air salin mêlé de parfums agréables, les couchers de soleil pleins de poésie et le calme de la plage, au crépuscule quand les touristes sont partis... Nous profitons de cette fin de semaine agréablement prolongée d'un jour férié, un de ces "bank holidays" comme les nomment les anglais et qu'on voudrait supprimer au nom de l'efficacité et du profit. Il fait beau. A Bordeaux, l'orage gronde et la pluie mêlée de cet air pollué qui parfois devient irrespirable et puant, noircit tout et rend la villa triste. Ici, on respire et on est bien. Comme sur la lagune de Venise, sa grande cousine de l'Adriatique. J'aime ces fins d'après-midi calmes, après l'activité du jour, quand nous prenons enfin le thé.
Ce moment est sacré chez nous, qu'il fasse chaud ou froid : les scones, la coupe de biscuits anglais, le pot en argent, le liquide doré qui remplit les belles chopes japonaises, les livres et les journaux qu'on feuillette en bavardant... Rien ne se passe jamais qui puisse troubler cet instant volé au quotidien fébrile. Aucune discussion animée. Rien que le thé et les biscuits. Et ici, juste le bruit des vagues et le cri des mouettes. De temps à autre, un bateau traverse le paysage. Au loin en face, les collines de Piquey et du Cap Ferret. C'est sur cette plage de Pereire que j'ai découvert enfant la joie de vivre. Il dolce farniente aussi.
Ces quelques jours et l'accueillante terrasse m'ont permis de lire plusieurs ouvrages, entre mes nombreuses et courtes siestes. Les mémoires de Carlo Goldoni, l'ouvrage de Régis Debray "Contre Venise", "La Ligne de beauté" de Alan Hollinghurst et "l'incomparable Criticon" (comme le définissait Schopenhauer), ce passionnant roman enfin réédité de Baltasar Gracian, philosophe iconoclaste du XVIe siècle. J'ai aussi lu le très subjectif essai sur l'âme de Venise de Nicoletta Salomon, "Venise engloutie" qui vient de paraître. Longues heures d'écriture aussi avec cette incroyable tranquillité et cette vue si belle.

12 mai 2008

Des envies de grand large

Quand la belle saison revient, avec ses effluves marines, cette lumière très dense et cet air doux, il me vient l'envie de partir en barque loin dans la lagune. le silence qui n'est troublé que par le glissement de la coque sur l'eau tranquille, les mouettes... Et quand je n'ai pas la possibilité d'aller voguer, partir pour la journée vers les ports de l'embouchure, Malamocco, Chioggia... Burano déjà est un appel au dépaysement. Surtout quand se mêlent au cri des hirondelles, le ronronnement du moteur des bateaux de pêche, le bruit des filets qu'on remonte... Posted by Picasa

06 mai 2008

Dominique Muller et son barbarbare

L'écrivain et journaliste Dominique Muller, qui vit à Venise et participe à cette réjouissante et décapante émission de France Culture "les Papous dans la tête", a été chargée par Jean-Jacques Aillagon de la décoration-animation du bar du Palais Grassi pendant toute la durée de l'exposition "Roma e i barbari". Le lieu mérite le détour et les explications de son inventeur aussi. Surtout avec cet italien truculent, son humour et sa faconde.
La communauté française à Venise est ainsi formée de personnages, tous très différents mais qui forment depuis toujours une colonie d'incorruptibles, passionnés et passionnants. Certains n'aiment pas trop qu'on parle d'eux et se font très discrets. On les croise au hasard des manifetsations culurelles, dans des dîners, des réceptions. Lorsque la France y avait un consulat général, les réceptions du 14 juillet, celles données à l'occasion de la mostra ou de la visite d'un ministre ou du Chef de l'Etat, étaient très courues et on se pressait au Palais Clari pour voir tout le monde. Chez le Duc Decazes, chez les Gaussen, ancien consul, à côté de la Ca'Dario. Dans les années 80, Christian et Nicole Calvy aimaient recevoir et leurs dîners comme leurs fêtes étaient toujours un régal. Il faudra que je vous en parle.

Vidéo envoyée par mypalazograssi


05 mai 2008

En attendant les barbares...

2000 objets sont réunis au Palais Grassi pour une exposition splendide, qui permet de comprendre comment la grande civilisation romaine a été anéantie, ensevelie par les hordes venues de l'Est et de plus loin encore, entraînant ces bouleversements incroyables qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui. L'exposition s'étend sur tout le premier millénaire : de l'empereur Auguste jusqu'à l'effondrement de l'empire carolingien face au byzantin.
Un vieux rêve pour le professeur d'histoire et de géographie que fut l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon. L'exposition est le fruit de sa passion et d'un long travail de recherche dans toute l'Europe. Le sujet en valait bien la peine qui permet, sans que soit rendues nécessaires des interventions de vidéos et de mises en scènes technologiques à la mode, de comprendre l'importance de ce bouleversement pour l'humanité et ses liens avec le monde d'aujourd'hui. Les objets présentés se suffisent à eux-mêmes.
Peur de l’invasion, intégration des étrangers ou fermeture des frontières, immigration clandestine ou choisie… Rien de nouveau sous le soleil... Dans ses contradictions, la politique de Rome envers les barbares ressemble diablement aux interrogations de notre époque. L'exposition présente avec beaucoup de simplicité et d'efficacité, cette histoire terriblement vaste et mouvante, de ce fameux premier millénaire. 2 000 objets, venus de 184 collections, et un catalogue très érudit de 700 pages paru chez Skira et réalisé en collaboration avec la Villa Médicis. "Rome et les barbares" est un monument : une véritable razzia à travers le monde, pour une exposition d’ampleur inédite.
Les barbares, un mot qui ne désigne pas une peuplade ou une race, mais, en gros, les étrangers à La Civilisation. C'est du moins comme cela que nos anciens (ceux d'avant les barbares) l'entendaient. Aillagon, natif de Metz et fier de cette germanité, explique avoir voulu mettre en avant "les racines barbares, c’est-à-dire germaniques" de l’Europe. Curieusement - et c'est intéressant- l'exposition présente aussi une iconographie du XIXe siècle, ces tableaux "pompiers" qui montrent les barbares à l'assaut de la civilisation romaine.
J'ai pensé tout au long de ma visite aux vers de Constantin Cavafy que j'aime tant "En attendant les barbares" et la queue qu'il y avait dehors m'a fait penser, n'en déplaise aux défenseurs des hordes, qu'ils sont bien revenus, à Venise comme ailleurs (la Rave party qui a eut lieu sur une île de la lagune et aux dégâts qu'on a pu y constater le lendemain...). La Rome décadente, qui s’effondre et ne sait pas empêcher les hordes de barbares hirsutes et barbus. C'est l'été 410, les Wisigoths du renégat Alaric s’emparent de Rome. La cité impériale est mise à sac. Trois jours de pillages, de viols, de massacres. Les habitants qui ont pu fuir propagent la nouvelle. Retiré à Bethléem, saint Jérôme s’émeut : "Ma voix s’étrangle et des sanglots m’interrompent pendant que je dicte ces mots. Elle est conquise, cette ville qui a conquis l’univers". À Carthage, saint Augustin lui fait écho dans ses sermons : "Les nouvelles sont horribles ; ce ne sont qu’amas de ruines, incendies, pillages, meurtres, tortures…" Le choc est énorme. Scellée officiellement 66 ans plus tard avec la déposition manu-militari du dernier empereur Romulus Augustule, la chute de l’Empire romain d’Occident signifie la défaite du monde civilisé face aux invasions barbares. Sous les coups répétés des Goths, Ostrogoths, Wisigoths, Huns, Lombards, Avars et autres Vandales, la lumière a fait place aux ténèbres, la prospérité au chaos, l’histoire à la non-histoire, le temps séparant le baptême de Clovis du sacre de Charlemagne (trois siècles !) se réduisant à celui des rois fainéants !
La réalité est plus complexe. Il y eut Rome contre les barbares, mais aussi avec les barbares, dans un Empire en extension continue, qui couvrait, à la mort d’Hadrien (en 138), des déserts de Mauritanie aux marches de l'empire perse. On apprend ainsi que la mêlée fut aussi beaucoup plus humanitaire. Les mouvements aux frontières étaient contrôlés, mais celles-ci étaient ouvertes. Les étrangers pouvaient s’installer dans l’Empire, qui leur distribuait des terres. La liberté de culte était la règle. Alessandro Barbero explique ce métissage que l'armée mettait en pratique. Dès Marc-Aurèle, Sarmates et Germains furent enrôlés et considérés au même titre que les autres soldats issus des peuples romains. Cette politique s’amplifia sous Dioclétien et Constantin le Grand. Des barbares parvenaient au grade d’officier, finissant même par intégrer la noblesse romaine. Ils participèrent même à la direction de l’Empire quand il passa sous la coupe du régime militaire.
L’omniprésence d’épées et de casques, et la maîtrise des techniques métallurgiques, soulignent combien ces peuples s’organisaient autour de la guerre. Dans la mesure où ils avaient rarement de tradition écrite, les cimetières forment leurs livres : Au milieu de nécropoles romaines du IVe ou Ve siècle, on a trouvé par exemple des tombeaux qui contenaient des armes, des bijoux ou des statuettes de fertilité de fabrication goth. Un des objets les plus marquants de l’exposition est ainsi une divinité phallique en grès, découverte à Arras. Cette figure votive se trouvait dans un sanctuaire germain découvert au beau milieu d’un camp fortifié romain. Elle atteste bien de la présence d’officiers ou de troupes à qui on avait permis de conserver leurs usages.
A la fin de l’Empire, les mariages mixtes se développèrent. Comme l’écrit Lellia Cracco Ruggini dans le catalogue, "ce métissage se traduisait aussi dans la langue et l’alimentation", le lard et le lait se mêlant au pain, au vin et à l’huile. Soumis à une fragmentation culturelle, en crise politique et économique chronique, l’Empire finit par se désagréger. Les invasions se multiplièrent. Rome passa des alliances avec des tribus guerrières qu’on appelait les "fédérés" (du latin foedus, qui veut dire pacte), en leur concédant de vastes territoires en toute autonomie. Mais cette politique s’avéra désastreuse. En s’en remettant à des troupes aguerries, à la vénalité plus sûre que leur fidélité, "l’Empire cessa pratiquement d’exister". Alaric, lui-même n'était-il pas un allié wisigoth que Rome laissa progresser à ses dépens. Et qui finit, après avoir pillé l’Italie, par installer le premier royaume barbare, dans le sud de la Gaule.
Au Ve siècle, vivant de vastes propriétés foncières, brutalisant la paysannerie, ces clans barbares imposèrent leur mode de vie, ce que Claude Nicolet assimile à "la montée des nations". Nourri de légendes guerrières et d’un christianisme intolérant, le Moyen-âge pouvait éclore. Charlemagne ne put y opposer qu’un rêve d’Empire. Le mal était fait, le ver dans le fruit et le fruit pourri tomba. Ce fut ensuite cette longue nuit de l'esprit et de l'art qui pourtant, en s'appuyant sur les bases éternelles de la beauté et de la foi, repoussant loin dans les plus sombres retranchements de l'esprit de l'homme, ce qui faisait la spécificité des barbares, la guerre, la violence, la pulsion incontrôlée. Le christianisme se posa naturellement en successeur de la pensée romaine. Après les années terribles qui suivirent l'effondrement d'une civilisation urbaine raffinée et très organisée, il y eut un néant grouillant de vie d'où est sorti notre monde que la tentative de Charlemagne ne parvint pas à anéantir.
A bien réfléchir, les choses n'ont pas beaucoup changé et sans vouloir faire de raccourci historique, l'ancien ministre de la culture écrit : "Nous sommes confrontés à la même question de la cohabitation. Elle ne peut pas se résoudre par l’opposition et la confrontation mais dans le cadre du dialogue, du métissage, des influences." Si tout est fait intelligemment, comme Rome a essayé de le faire mais n'en a pas eu longtemps les moyens, l'assimilation d'aujourd'hui pourrait éloigner les peurs et les craintes des populations et permettre la naissance d'un monde nouveau plus fraternel et plus riche... On peut rêver. En sortant de l'exposition, ma fille Constance, qui regardait un groupe de jeunes se disputer pour choisir des glaces -industrielle- dans un petit bar près de San Samuele, n'a pas pu s'empêcher de s'écrire : "regardez ! on dirait vraiment des barbares !"

"Rome et les Barbares,
la naissance d’un nouveau monde"
Palazzo Grassi, San Samule.
Tel. : 041 523 16 80
Jusqu’au 20 juillet 2008.
Entrée : 17€ / tarif réduit : 10 €.
Il est prudent de réserver si vous ne souhaitez pas faire la queue.
Depuis la France : FNAC, en Italie : VivaTicket

04 mai 2008

La joie du Tintoret

Je ne sais pas pour vous, mais moi je me régale à contempler les toiles du Tintoret. Quand j'étais étudiant à Venise, c'était un jeu pour nous d'assimiler les gens rencontrés dans la rue aux personnages des peintres vénitiens. Ainsi la passeggiata de San Luca comme celle de San Bartolomeo grouillait de personnages tout droit sortis des tableaux de Carpaccio : Cheveux longs ondulés, petit bonnet coloré sur la tête, pantalons étroits et pullovers aux couleurs vives. Sur le marché, les vendeuses de légumes avaient les formes appétissantes des vénus du Titien. Parfois, à la Marciana ou à la Querini-Stampalia, on croisait le jeune homme pensif de Lotto. J'ai bien connu du côté de la Misericordia, une très jolie jeune fille aveugle qui avait le visage de la plus jolie des vierges de Mantegna. Les jeunes musiciens du conservatoire Marcello ressemblaient à ces anges musiciens des tableaux de l'Accademia. Avec Barrès - ou bien est-ce d'Annunzio ? - nous nous disions que plus personne ne sait faire de la musique comme cela en dehors de Venise et des tableaux de Bellini.

02 mai 2008

Per Enrico, Zio mio

J'ai eu le bonheur de croiser mon oncle Henri, le plus jeune des frères de mon père. Plaisir de parler de Venise avec lui, féru comme je puis l'être de nos racines et de ces origines vénitiennes que la tradition familiale fait remonter à des temps bien antérieurs aux péripéties de Marco Polo. C'est vrai que notre patronyme se retrouve à plusieurs reprises dans de très vieux documents commerciaux et navals de la Sérénissime. Une inscription à San Giacomo di Rialto, une autre sur une stèle de Torcello. Il n'en fallait pas plus pour faire remonter notre famille aux pères-fondateurs, arrivés d'aquilée pour fuir les barbares, vétérans des armées de César, revenus des longs périples des conquêtes en Afrique, en Orient jusqu'aux marches de l'Asie... Soldats peut-être, marins, puis marchands, fonctionnaires de la Dominante dans ses comptoirs d'Orient, ils ajoutèrent longtemps après leur nom la dénomination di Venezia, pour se distinguer certainement d'homonymes venus de Gênes, de Rome ou d'Ancône. L'un d'entre eux servit même la Sublime Porte comme drogman (interprète, chef du protocole, chambellan, un peu tout cela à la fois). J'ai découvert l'amour de mon oncle et de ses enfants pour Venise. La petite promenade virtuelle qui suit est pour lui, en attendant le jour probable où nous la ferons ensemble. En vrai.



01 mai 2008

C'est en cette saison que les jardins de Venise sont les plus beaux !

Le mois de mai qui commence est le meilleur moment, avec octobre, pour apprécier la beauté des jardins de Venise. Ceux qui connaissent mal la ville prétendent qu'elle manque de verdure. Cité minérale au milieu d'un espace aquatique où l'algue serait seule représentante des familles de plantes. Des arbres rares et peu garnis parfois sur les campi, quelques mauvaises herbes autour d'un puits... Non Venise est une ville verte mais elle le cache. Ses plus beaux jardins ne sont pas ouverts au public et sont inconnus des touristes. Parfois, un portail entrouvert, une visite privée, le hasard permettent d'apercevoir ces lieux magiques souvent très anciens. Il y a par exemple chez une de mes vieilles amies, un jardin plantureux qui fut autrefois le potager de Giorgione qui venait y chanter les airs à la mode. Ailleurs, ce sont les vestiges d'un parc miniature à l'anglaise décoré de statues d'empereurs romains par le célèbre cosmographe Vincenzo Coronelli (l'auteur du premier guide touristique sur Venise). La plupart du temps, on ne devine pas derrière les hautes façades des palais, les verts paradis qui se déploient en secret. J'ai expliqué l'autre jour à mes enfants comment retrouver ces jardins. Ce n'est pas un secret. Juste une vieille méthode que seule une ville comme Venise permet encore aujourd'hui de faire vivre. Il faut marcher lentement dans les rues, passer par des portiques, aller et venir dans des ruelles tranquilles. Ne pas faire de bruit et tendre l'oreille. En même temps, il faut garder le nez à l'affût. Parmi toutes les effluves qui vont s'offrir, il y aura soudain des parfums doucereux de fleurs et d'herbe coupée. Pourtant rien autour que de la pierre et de la brique. Si en tendant l'oreille on perçoit des chants d'oiseaux et ce froissement des feuilles que fait naître le vent dans les branches des arbres. Cela veut dire qu'à deux pas, quelque part près de vous, se trouve un jardin. Si vous avez la chance de pouvoir y pénétrer, vous découvrirez des roses et des iris, des jasmins et des lilas, de grands arbres centenaires, des micocouliers, des mûriers de Chine, des bruyères, des vignes, des figuiers de barbarie... Il y aurait tant à dire sur les jardins de Venise.




Comme l'enfant prodigue

Je ne vais surprendre personne en disant combien le retour à Venise m'est chaque fois une joie que j'ai du mal à tenir et en même temps une terrible angoisse. Et si c'était la dernière fois ? Et si je ne pouvais jamais y revenir ? Les quelques minutes où tout bascule, lorsque le train s'engage sur le pont au milieu de la lagune, quand les vitres ouverts, les rideaux au vent, comme des milliers de voyageurs avant moi et comme bien d'autres après moi, je respire cet air devenu soudain plus pur, se mêlent à toutes ces fois où je me laissais délicieusement porter par cette sensation unique. Seul dans mon compartiment ouvert autant que la structure des wagons le permet, hésitant entre la jubilation idiote de celui qui approche de son but et l'aisance tranquille de l'habitué, roué et revenu de tout qui trouve tout à fait normal et naturel d'être là, dans ce train, sur ce pont, à ce moment-là... Le vent, la lumière, les bruits, tout est différent. Puis le train ralentit et entre en gare. Santa Lucia est là. Les gens, les drogman des hôtels à l'affût des touristes désorientés. Cette scène de "Mort à Venise" qui se revit dans le hall à chaque fois, quand un cicerone obséquieux et moqueur débite ses salamalecs à un professeur Ashenbach froid et méprisant... Quelques pas encore, la sortie, les marches du parvis. Les quais. La rive. Comme à chaque fois l'émerveillement d'un paysage urbain connu et reconnu, les bateaux, les passants, les mouettes. La lumière aussi, ce ciel d'un bleu pour que les pierres ressortent mieux et nous offrent le premier hommage de la ville retrouvée. Certains sautent dans un vaporetto, d'autres vont à pied en prenant le pont des Scalzi ou la Lista di Spagna. Parfois même le traghetto qui ne fonctionne plus que le matin. Il y a l'inévitable queue devant les guichets de l'ACTV, les enfants entassés devant l'étalage des camelots. Les gens assis sur les marches, les photographes. Tout un grouillement joyeux qui demain m'agacera.
Je préfère prendre le temps. Un macchiato au bar de la Stazione. Le journal. Un croissant. Tiens, voilà Gabriele, le factotum de l'Hotel Mignon. "Ah Ciao Lorenzo come va?" "Bene, bene Gabriele anche tu ? La famiglia ?"... Quelques chiaccherate et voilà le vaporetto. La cartaVenezia me dispense de faire la queue. Le vaporetto s'insinue parmi les gondoles couvertes de japonais enchantés qui le montrent bien plus qu'autrefois. Je reste sur le pont, juste à côté de la plate-forme réservée aux bagages et aux paquets, près de la cabine du pilote. Les yeux fermés, je reconnais les lieux. Le bruit des barrières de métal que le marin déploie à chaque accostage. La foule qui descend et celle qui monte... Les conversations. En italien, en français, en allemand, en espagnol... Tiens des mendiants albanais... Les vénitiennes serrent machinalement leur sac sur leurs genoux. Un vieillard ronfle avachi sur la première banquette de la cabine. Des enfants se bousculent pour être assis dehors. Les vu cumpra avec leurs sacs poubelels remplis de faux sacx Vuitton et de fausses Rayban... La routine d'un matin de mai à Venise. Voilà mon arrêt. Le pont de bois est de plus en plus décati. Des jeunes gens en costume XVIIIe distribuent des tracts pour un concert Vivaldi. Le kiosque à journaux est entouré d'un essaim de jeunes anglaises en uniforme. Il a tellement de variétés de cartes postales. Son calendrier des gondoliers a aussi bien du succès. Quelques pas encore et ce sera la maison. Le marchand de tableaux a renouvelé son stock. De gigantesques toiles à la manière du Véronèse ou des Guardi. L'ancien cinéma où je passais mes soirées d'hiver. La Fondamenta San Trovaso, le pont, l'école, la ruelle. Au bout la porte un peu vermoulue. Notre maison. Graziella qui nous attend sautillant presque légèrement, ravie de nous revoir. Rien n'a changé. Tout est en ordre. Il y a même des tulipes jaunes comme je les aime dans le vase sur la table basse du salon. L'arbre a été taillé. La glycine a encore poussée. De nouvelles branches se sont installées au dessus des fenêtres du premier. Il va faire chaud. L'air est plein d'odeurs. Un chat gris dort au soleil sur le mur d'en face. On entend les enfants dans l'école. "Joie, joie, pleurs de joie!".

26 avril 2008

L'autre légende du Bocolo

On dit aussi que la tradition du bouton de rose offert chaque année à celles que nous aimons, remonte à l'époque où les reste de l'Evangéliste reposaient loin, en Terre Sainte. Un rosier avait poussé sur la tombe. Un marin originaire de la Giudecca, prénommé Basilio, l'aurait reçu en récompense pour avoir aidé à l'enlèvement de la dépouille du Saint. Rentré chez lui il aurait planté le rosier dans son jardin. Le temps passa, le marin mourut et ses deux fils se partagèrent ses biens. La chose se passa très mal et la famille se scinda en deux branches irréductiblement ennemies. On raconte même qu'il y eut des rixes et une mort violente fort suspecte. La propriété fut coupée en deux et on dressa une clôture au milieu du jardin, le rosier se trouvant entre les deux. Les deux vergers prospérèrent et la hargne s'émoussa un peu jusqu'à ne plus être qu'une rancoeur ténue pleine de retenue et de préjugés. Quoiqu'il en soit, tout le monde avait remarqué dans le voisinage que depuis ce temps-là, le rosier ne fleurissait plus. Bien des années plus tard, un 25 avril, un lointain descendant d'un des frères ennemis tomba éperdument amoureux d'une jeune fille, elle-même issue de l'autre branche. Une idylle à la Romeo et Juliette en quelque sorte, mais quelques siècles avant la naissance des amants de Vérone. Ils prirent l'habitude de se retrouver au pied du vieux rosier situé entre les deux vergers. C'est alors que l'arbuste séculaire se couvrit de boutons d'un beau rouge cramoisi. Un soir, le jeune homme en offrit un à son amoureuse. En dépit des années passées à se haïr, cet amour pur et très fort, eut raison de la haine et la paix revint dans cette famille autrefois tellement unie.
Ce serait donc "en souvenir de cet amour plus fort que la haine qui ramena la paix dans une famille éprouvée", que les vénitiens offrent depuis aujourd'hui encore un bouton de rose rouge à celle qu'ils aiment. Détail à souligner, curieux et très italien : le bocolo est aussi le cadeau que tous les fils font ce jour-là à leur mère, comme nous offrons du muguet en France à nos mères.