2000 objets sont réunis au Palais Grassi pour une exposition splendide, qui permet de comprendre comment la grande civilisation romaine a été anéantie, ensevelie par les hordes venues de l'Est et de plus loin encore, entraînant ces bouleversements incroyables qui ont fait ce que nous sommes aujourd'hui. L'exposition s'étend sur tout le premier millénaire : de l'empereur Auguste jusqu'à l'effondrement de l'empire carolingien face au byzantin. 
Un vieux rêve pour le professeur d'histoire et de géographie que fut l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon. L'exposition est le fruit de sa passion et d'un long travail de recherche dans toute l'Europe. Le sujet en valait bien la peine qui permet, sans que soit rendues nécessaires des interventions de vidéos et de mises en scènes technologiques à la mode, de comprendre l'importance de ce bouleversement pour l'humanité et ses liens avec le monde d'aujourd'hui. Les objets présentés se suffisent à eux-mêmes.
Peur de l’invasion, intégration des étrangers ou fermeture des frontières, immigration clandestine ou choisie… Rien de nouveau sous le soleil... Dans ses contradictions, la politique de Rome envers les barbares ressemble diablement aux interrogations de notre époque. L'exposition présente avec beaucoup de simplicité et d'efficacité, cette histoire terriblement vaste et mouvante, de ce fameux premier millénaire. 2 000 objets, venus de 184 collections, et un catalogue très érudit de 700 pages paru chez Skira et réalisé en collaboration avec la Villa Médicis. "Rome et les barbares" est un monument : une véritable razzia à travers le monde, pour une exposition d’ampleur inédite.
Les barbares, un mot qui ne désigne pas une peuplade ou une race, mais, en gros, les étrangers à La Civilisation. C'est du moins comme cela que nos anciens (ceux d'avant les barbares) l'entendaient. Aillagon, natif de Metz et fier de cette germanité, explique avoir voulu mettre en avant "les racines barbares, c’est-à-dire germaniques" de l’Europe. Curieusement - et c'est intéressant- l'exposition présente aussi une iconographie du XIXe siècle, ces tableaux "pompiers" qui montrent les barbares à l'assaut de la civilisation romaine.

J'ai pensé tout au long de ma visite aux vers de
Constantin Cavafy que j'aime tant
"En attendant les barbares" et la queue qu'il y avait dehors m'a fait penser, n'en déplaise aux défenseurs des hordes, qu'ils sont bien revenus, à Venise comme ailleurs
(la Rave party qui a eut lieu sur une île de la lagune et aux dégâts qu'on a pu y constater le lendemain...). La
Rome décadente, qui s’effondre et ne sait pas empêcher les hordes de barbares hirsutes et barbus. C'est l'été 410, les Wisigoths du renégat
Alaric s’emparent de Rome. La cité impériale est mise à sac. Trois jours de pillages, de viols, de massacres. Les habitants qui ont pu fuir propagent la nouvelle. Retiré à Bethléem,
saint Jérôme s’émeut :
"Ma voix s’étrangle et des sanglots m’interrompent pendant que je dicte ces mots. Elle est conquise, cette ville qui a conquis l’univers". À Carthage,
saint Augustin lui fait écho dans ses sermons :
"Les nouvelles sont horribles ; ce ne sont qu’amas de ruines, incendies, pillages, meurtres, tortures…" Le choc est énorme. Scellée officiellement 66 ans plus tard avec la déposition
manu-militari du dernier empereur
Romulus Augustule, la chute de l’Empire romain d’Occident signifie la défaite du monde civilisé face aux invasions barbares. Sous les coups répétés des Goths, Ostrogoths, Wisigoths, Huns, Lombards, Avars et autres Vandales, la lumière a fait place aux ténèbres, la prospérité au chaos, l’histoire à la non-histoire, le temps séparant le baptême de
Clovis du sacre de
Charlemagne (trois siècles !) se réduisant à celui des rois fainéants !
La réalité est plus complexe. Il y eut Rome contre les barbares, mais aussi avec les barbares, dans un Empire en extension continue, qui couvrait, à la mort d’
Hadrien (en 138), des déserts de Mauritanie aux marches de l'empire perse. On apprend ainsi que la mêlée fut aussi beaucoup plus humanitaire. Les mouvements aux frontières étaient contrôlés, mais celles-ci étaient ouvertes. Les étrangers pouvaient s’installer dans l’Empire, qui leur distribuait des terres. La liberté de culte était la règle.
Alessandro Barbero explique ce métissage que l'armée mettait en pratique. Dès
Marc-Aurèle, Sarmates et Germains furent enrôlés et considérés au même titre que les autres soldats issus des peuples romains. Cette politique s’amplifia sous
Dioclétien et
Constantin le Grand. Des barbares parvenaient au grade d’officier, finissant même par intégrer la noblesse romaine. Ils participèrent même à la direction de l’Empire quand il passa sous la coupe du régime militaire.
L’omniprésence d’épées et de casques, et la maîtrise des techniques métallurgiques, soulignent combien ces peuples s’organisaient autour de la guerre. Dans la mesure où ils avaient rarement de tradition écrite, les cimetières forment leurs livres :

Au milieu de nécropoles romaines du IVe ou Ve siècle, on a trouvé par exemple des tombeaux qui contenaient des armes, des bijoux ou des statuettes de fertilité de fabrication goth. Un des objets les plus marquants de l’exposition est ainsi une divinité phallique en grès, découverte à Arras. Cette figure votive se trouvait dans un sanctuaire germain découvert au beau milieu d’un camp fortifié romain. Elle atteste bien de la présence d’officiers ou de troupes à qui on avait permis de conserver leurs usages.
A la fin de l’Empire, les mariages mixtes se développèrent. Comme l’écrit
Lellia Cracco Ruggini dans le catalogue,
"ce métissage se traduisait aussi dans la langue et l’alimentation", le lard et le lait se mêlant au pain, au vin et à l’huile. Soumis à une fragmentation culturelle, en crise politique et économique chronique, l’Empire finit par se désagréger. Les invasions se multiplièrent. Rome passa des alliances avec des tribus guerrières qu’on appelait les
"fédérés" (du latin foedus, qui veut dire pacte), en leur concédant de vastes territoires en toute autonomie. Mais cette politique s’avéra désastreuse. En s’en remettant à des troupes aguerries, à la vénalité plus sûre que leur fidélité,
"l’Empire cessa pratiquement d’exister".
Alaric, lui-même n'était-il pas un allié wisigoth que Rome laissa progresser à ses dépens. Et qui finit, après avoir pillé l’Italie, par installer le premier royaume barbare, dans le sud de la Gaule.
Au Ve siècle, vivant de vastes propriétés foncières, brutalisant la paysannerie, ces clans barbares imposèrent leur mode de vie, ce que
Claude Nicolet assimile à
"la montée des nations". Nourri de légendes guerrières et d’un christianisme intolérant, le Moyen-âge pouvait éclore.
Charlemagne ne put y opposer qu’un rêve d’Empire. Le mal était fait, le ver dans le fruit et le fruit pourri tomba. Ce fut ensuite cette longue nuit de l'esprit et de l'art qui pourtant, en s'appuyant sur les bases éternelles de la beauté et de la foi, repoussant loin dans les plus sombres retranchements de l'esprit de l'homme, ce qui faisait la spécificité des barbares, la guerre, la violence, la pulsion incontrôlée. Le christianisme se posa naturellement en successeur de la pensée romaine. Après les années terribles qui suivirent l'effondrement d'une civilisation urbaine raffinée et très organisée, il y eut un néant grouillant de vie d'où est sorti notre monde que la tentative de
Charlemagne ne parvint pas à anéantir.
A bien réfléchir, les choses n'ont pas beaucoup changé et sans vouloir faire de raccourci historique, l'ancien ministre de la culture écrit : "Nous sommes confrontés à la même question de la cohabitation. Elle ne peut pas se résoudre par l’opposition et la confrontation mais dans le cadre du dialogue, du métissage, des influences." Si tout est fait intelligemment, comme Rome a essayé de le faire mais n'en a pas eu longtemps les moyens, l'assimilation d'aujourd'hui pourrait éloigner les peurs et les craintes des populations et permettre la naissance d'un monde nouveau plus fraternel et plus riche... On peut rêver. En sortant de l'exposition, ma fille Constance, qui regardait un groupe de jeunes se disputer pour choisir des glaces -industrielle- dans un petit bar près de San Samuele, n'a pas pu s'empêcher de s'écrire : "regardez ! on dirait vraiment des barbares !"
"Rome et les Barbares,la naissance d’un nouveau monde"
Palazzo Grassi, San Samule.
Tel. : 041 523 16 80
Jusqu’au 20 juillet 2008.
Entrée : 17€ / tarif réduit : 10 €.
Il est prudent de réserver si vous ne souhaitez pas faire la queue.