2 novembre 2014

Annie Ernaux et Venise

L'écrivain Annie Ernaux aime Venise. Elle s'y est souvent rendue et en parle dans son journal. Ce sont des extraits de celui-ci que Tramezzinimag a la bonheur - et l'honneur - de publier. cette grande dame de la littérature contemporaine a pris la mesure de la Sérénissime, le rapport qu'elle entretient avec elle est de l'ordre du biologique autant que du sentimental. en cela, elle se rapproche des sensations que François Mitterrand grand amoureux de Venise ressentait et qu'il communiquait parfois à ceux qui avaient le bonheur de lui parler sur place. Un ressenti intime et totalement lié à la vie et au quotidien intérieur de l'auteur des Armoires vides.

Nous avons respecté l'orthographe des noms de lieux tels qu'écrits par l'auteur.

..Lundi 22 septembre 
..Venise encore. Démêlés hôtel, bref, plus cher que prévu, chambre laide, mais la vue sur le canal de la Giudecca, les cloches qui viennent de toutes les églises. je me penche et bien que je sois passée aujourd'hui près de la petite place d'il y a 23 ans sans aucune émotion, je me "revois", les soirées de 63, en robe bleue, avec Philippe, je "me regarde passer", car si peu de choses est changé. Il n'y a plus de balancelles, juste des tables et des chaises, le reste immuable.
..[...]
..Visite de l'église des Scalzi, assez hideuse. Je mets un cierge pour David, en appuyant sur un bouton, drôle d'effet (Et il a eu son permis, le code !), puis santa Lucia, avec la momie de la sainte, conservée à Syracuse, ridée, crispée. Exposition Chagall, retour à la ferrovia en passant par des Campi où je n'étais jamais allée, comme le campo San Giacomo dell'Orio. Le midi je suis restée une heure au café de la "petite place", puis l'exposition Guggenheim, encore une fois, mais moins de monde qu'il y a trois ans, l'exposition futuriste du palais Grassi. je reviens avec un catalogue lourd pour P. Je me trompe pour San Marco et reviens finalement à l'hôtel, morte de fatigue, maudissant P. qui en plus ne sera pas content d'avoir le catalogue en italien.

..Mardi 23
..Douleur inquiétante au ventre qui m'obsède. J'ai l'âge des cancers, tumeurs et autres. Le matin, longé les Zattere, vu une nouvelle fois l'église des Gesuiti, puis le rio dei Carmini. Petite église de San Sebastiano avec le tombeau de Véronèse, indiqué par un vieux monsieur. Odeur de vase, dégoût, et puis du piano venant d'une fenêtre. Heureuse d'être là, sentiment très fort d'existence présente et passée. Je suis venue là il y a longtemps et toutes ces rues ressemblent à mon enfance, ont quelque chose de mon enfance. Visite de l'église des Carmini, la Scuola, avec un Tiepolo au plafond de la Vierge. Les Frari, immense, moins surprenante, moins austère que San Polo e Giovanni. mais le rouge de l'Assomption du Titien, au fond. Je m'arrête sur le campo San Polo avant d'arriver à l'exposition Klee, acte de pure reconnaissance, beaucoup de dessins (est-ce qu'un écrivain donne ses brouillons ?) Un seul très beau, l'esprit du guerrier, vision affolée. Enfin je prends le vaporetto jusqu'au Florian. Les cloches ont sonné deux heures, c'était la paix et l'harmonie du monde. Mais je ne sais pas ce qui se passe à Paris.
..Après-midi. Biennale. "L'art et la science", en fait je n'aime que l'art et l'alchimie, donc le surréalisme, y aurait-il autre chose à voir ? Deux objets d'Elsa Breton, un objet et un dessin de Breton, Sima, Brauner, Gustave Moreau, Arcimboldo, Tanguy, Arp, Chirico, un tableau avec deux artichauts, son Appolinaire, des oiseaux fondus très beaux de Max Ernst, un Magritte, l'esprit comique : un homme en dentelle, plein de trous sur le ciel, des machines, etc.
..Deux ou trois souvenirs précis : un Lebel, français contemporain, peintre érotique, un Delvaux, dans lequel j'éprouve du plaisir à voir tous les détails(le plaisir de la découverte du détail) : il y a une route et un arc de triomphe, une ombre d'on ne saura jamais qui, une femme de face, une autre de dos, deux autres sur un lit. De détailler un tableau, faire cet effort, est se souvenir. Enfin, un anglais, Antony ? qui peint une femme et, à la place du sexe, un homme minuscule.
..Ensuite, le pavillon de la Biennale. Le manque absolu d'humanité saute aux yeux. Homme évacué, devenu matières, lignes = Le Clézio. Les premiers pavillons que j'ai vu, désolants, la Belgique, la Hollande, l'Espagne, genre blockhaus. D'où l'esprit terroriste de cet art. Puis la Yougoslavie, la France, représentée insolemment par Daniel Buren.
..Repas sinistre, que des Américains ce soir, et vieux pour la plupart. Deux américains extraordinaires. L'une d'entre elles, blonde, raide réussit à garder son rouge à lèvres jusqu'à la fin du repas. On apporte de la soupe au lieu de pâtes à un couple, elles se retournent toutes deux en même temps. je suis à une table seule, face à tout le monde et je pense : me voilà comme à Rome en 63, et je suis redevenue ce que j'ai toujours été, seule et aventurière. Ce soir, m'ennuyant, j'ai fixé l'homme d'un couple, qui m'a regardée tout le long du repas. Aujourd'hui, arrivant face à moi, il rougit. Mais je suis peut-être très malade (mon ventre).

..Mercredi 24
..C'est l'automne, mais pas ici, bien qu'il fasse un peu moins chaud. ce matin, San Giovanni en Bragora, un beau baptême du Christ, puis la très belle Scuola di san Girogio di schiavoni avec des Carpaccio. Plus loin la pinacothèque des Querini. Il y a des Longhi, une étrange exposition du "Lion et des Animaux" aux Vénitiens, les Sept Sacrements. surtout un certain Liberi peint L'Homme cassé par les passions, l'homme terrassé par les vices : une femme qui écrase du jus de raison sur les pieds, un nain lui appuie sur le sexe, il a des cartes, une femme nue lui pose le pied sur le corps, je crois. Alcoolisme, jeu, sexe. Mais pas du tout l'effet recherhé, très beau au contraire. aussi une bacchanale de Frangipani, où les hommes ont des dents petites et pointue, la langue légèrement sortie.
..San Paolo et Giovanni, mais avant, je m'arrête sur le campo triste, celui de San Lorenzo. Pour arriver au palais Querini, une rue, la plus étroite jamais empruntée. je touche les deux murs en écartant les coudes, la calle Querini.
..Le cimetière de San Michele. Impression oppressante d'une ville de gens qui se taisent, envie de fuir. Pas du tout comme au Père Lachaise. Ici, les tombes sont serrées, nombreux murs, vague peur d'être agressée. Comme sont rassurants les cimetières de campagne. Ici plus qu'ailleurs, la richesse des tombeaux est dérisoire. Phrase de don Juan devant le tombeau du Commandeur.
..Après-midi. je suis retournée à San Giorgio, au sommet du campanile. Vu une exposition, Bernardo Belloto, siècle bourgeois, vues de Dresde. Toujours des maisons, des places avec des groupes, un carrosse. Plaisir du détail, là encore, de même qu'on détaille la réalité, c'est ça le plaisir de ces tableaux minutieux. une scène avec une barque, une femme étend du linge entre la barque et la terre, linge encore accroché entre le piquet et l'accrochage au sol. Très réaliste. Église du Redentore. Retour près de la Salute, dans un palais avec des primitifs superbes. Un Piero della Francesca (Madone), un Boticelli, avec trois femmes comme dans un groupe du Printemps. Place saint-Marc, au Quadri (je préfère le Florian). Assez froid. Musique. Curieuse impression d'être plus jeune qu'en 82-83. Succès toujours intact. cet italien de l'exposition, quel âge ? La trentaine ?

..jeudi 25
..Il pleuvait. Suite d'erreurs de vaporetto. Enfin la Cà d'Oro, de très beaux primitifs. une vierge étonnante de Grivelli : elle est grimaçante, regarde de côté un saint Chrysostome flétri, immonde, au lieu de regarder son fils comme d'habitude. Un beau Sébastien de Mantegna. Une école de Dürer où la vierge est jeune et le Christ âgé, maigre. Retour par Saint Jean Chrysostome, San Giuliano près de san Marco : une belle Pietà  de marbre. Je déjeune dans une trattoria un peu touristique mais bonne. étonnée d'être si à l'aise seule. trois françaises à table à côté, la plus jeune (20 ans ?) me regarde, mais oui, on peut vivre seule et heureuse.
..Après-midi. Encore cette fois, impossible d'aller à San Lazzaro : j'ai laissé passer l'heure... J'ai vu le Ghetto, saint Alvise, fermée, la belle Madonna dell'Orto, avec une curieuse Présentation de Marie au Temple du Tintoret et une Vierge à l'enfant de Bellini. Ensuite, retour dans des lieux étrangement silencieux. -  le ponte di Mori avec une statue à l'angle d'une maison et là, au campo Marzial, le silence absolu me saisit.
..Les Gesuiti, l'église la plus terrible de Venise. il n'y avait personne, sauf un vieux, sacristain ou autre. Ce marbre, gris-bleu plutôt que vert, ces torsades de chaînes, ces anges de pierre, tout est terrifiant et grandiose. Mon souvenir le plus marquant d'église pour cette fois (je ne me rappelais pas cette impression il y a trois ans). Retour par les Fondamenta Nuove, le Rio dei Mendicati, église lointaine de Santa Francesca della Vigna où des vieilles disaient tout haut le salut, pour ne pas mourir. Vraiment crevée pour la première fois, je suis revenue par vaporetto jusqu'à la Salute. Sur la "petite place", un marsala. Il est sept heures, le soleil est couché, cris italiens, odeurs, enfants qui jouent. En face, l'hôtel fermé, cette porte close, 90A, la fontaine, les arcades Plus tard, je longe les Zattere, déserts, le soir tombe, on ne peut pas décrire cela, la Giudecca sombre, les lumières, l'eau, les flaques sur le sol, toujours, les murs austères des Zattere, au fond, la mer. J'ai marché là, il y a 23 ans, avec la plus grande sensation de bonheur unique. Je marche aujourd'hui et rien n'est perdu. Je n'ai pas eu moins que ce que je désirais et je suis toujours moi.  
..Lu quelque part, dans un blog littéraire, ces lignes très intéressantes  sur l'auteur : "Y a-t-il de l’écriture intime pour un écrivain ? " C'est une question Annie Ernaux ne raconte ni ne développe jamais, elle ne met pas en forme : elle procède par notations brèves, avec beaucoup d’infinitifs, de phrases sans verbe, d’abréviations, d’initiales, "etc.". Elle, elle sait à quoi font référence ces signes sibyllins. Quand elle écrit : "L’Italie 63 est revenue, peut-être en pire », ou : "Je le voyais, le sentais différemment des autres fois, éprouvant pour lui une tendresse détachée (le piège pour moi, cf. Philippe autrefois)", elle sait ce qui a eu lieu en 1963 en Italie, et elle sait aussi qui est Philippe, et ce qui s’est passé avec lui autrefois. Le lecteur, non. D’où un sentiment d’exclusion, de frustration. Ce journal est la béquille d’une mémoire singulière. Annie Ernaux le reconnaît implicitement, dans l’entretien à Regards : "Je n’ai pas écrit pour le dire à quelqu’un. J’ai écrit pour le bonheur de me souvenir. Moi, je voyais l’image." Le lecteur, en revanche, ne la voit pas...

18 octobre 2014

Venise est un état d'esprit


;;"Qualité, lumière, couleur, profondeur, qui sont là-bas devant nous, n'y sont que parce qu'elles éveillent un écho dans notre corps, qu'il leur fait accueil." Merleau-Ponty, quand il écrit ces mots était peut-être assis à une table du Harry's Dolce... A-t-il seulement été à Venise ? S'est-il laissé prendre par la lumière, les couleurs, l'atmosphère de la Sérénissime ? On le saurait. Et puis, le petit frère du Harry's Bar ne s'est installé sur les rives de la Giudecca que dans les années 80. Cependant tous ceux qui connaissent ce sympathique établissement sauront de quoi je parle... Mais revenons à notre philosophe. Lorsqu'il écrit L'Oeil et l'esprit, il est installé dans une maison de Provence, sous le même ciel que Cézanne des années plus tôt. Le philosophe écrit sa pensée comme un poète crée son univers, dans un jaillissement d'images et de sensations. 

..Mon obsession de Venise, de sa qualité, de sa lumière et de son atmosphère voudrait apprendre qu'il y passa et que cette rencontre fut un choc, constitutif d'un des pans de sa pensée esthétique. J'ai découvert son livre dans la bibliothèque paternelle alors que je n'avais encore aucune idée de cet envoûtement qui me prendrait tout entier et ad vitam, faisant de moi des années plus tard, un inadapté absolu à d'autres mondes que celui des bords de la lagune. Paru à la NRF chez Gallimard en 1964, mon exemplaire est bien défraîchi aujourd'hui. Il comporte six planches dont ce tableau de Nicolas de Staël qui m'a fait longtemps rêver, enfant. Un coin d'atelier -Bien plus tard, quand j'ai eu l'occasion de découvrir le musée Picasso à Antibes, ce fut une grande émotion que de découvrir l'atelier de Staël, avec les objets qui servirent de modèles pour le tableau...

;;En relisant l'essai du philosophe cet été, parce que la lecture du Dictionnaire des couleurs de Venise d'Alain Buisine, m'avait donné envie d'aller plus avant dans ma réflexion sur les approches esthétiques dans les études et les recherches sur ce qui a fait de Venise ce qu'elle fut et demeure encore pour une large part. Le "mystère vénitien" comme l'a écrit Ferdinand Bac au début du XXéme siècle. Mais est-ce un mystère que toute cette beauté inventée, magnifiée, préservée et qu'on tente aujourd'hui, presque désespérément à restaurer ? N'est-ce pas plutôt un cadeau du ciel, une aubaine pour les pauvres larves informes que nous sommes face à la grandeur et à la magnificence de la Création ? Souvenez-vous Marcel Proust qui retrouve toute la Sérénissime dans le somptueux manteau de Fortuny que porte sa compagne qui lui "semblait comme l'ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d'ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque Ambrosienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la morte t la vie ; ces ornements se répétaient dans le miroitement de l'étoffe, d'un bleu profond qui au fur et à mesure que mon regard s'y avançait se changeait en or malléable, par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s'avance, changent en métal flamboyant l'azur du Grand Canal." (in-La Prisonnière).
 
..Comme Proust qui sut mieux que quiconque traduire cela, notre rencontre intime, personnelle, avec la beauté - le beau devrait-on dire - revient à faire l’expérience d’une présence au monde que les belles pages de Merleau-Ponty aident à éclairer. Cette présence, nous devons la vivre comme un don.


..En Provence comme sur les bords de l'Adriatique, la lumière, les couleurs, font vivre les âmes sensibles et les esprits à l'affût de la même manière. Tous n'y font pas attention car ceux-là ne les accueillent pas spontanément. La faute à leur vie difficile, à des situations sociales prégnantes ? A un défaut dans leur éducation ? A un manque de sensibilité, de disponibilité ? A tous ces indifférents il faudrait un séjour sur prescription médicale à Venise. Pour faire accueil ensuite à tout ce que la nature et la main de l'homme - quand elle se veut respectueuse de la nature justement - peut apporter qui fasse écho dans notre corps. Je suis convaincu qu'ils en ressortiraient tous pleinement paisibles, sinon vraiment heureux. Le monde s'en porterait bien mieux... 


..C'est de divagations en farfouillages que j'ai retrouvé ce petit texte de Philippe Jaccottet, l'un des plus grands poètes contemporains, intitulé "Promenade à Venise" et daté de décembre 1976 (paru dans La semaison, ses Carnets de1954-1979. C'est dans ces carnets que le poète vaudois parle de ce don qui nous est fait un jour de la beauté. Un texte du livre me permet de faire le lien entre mes pensées un peu désordonnées et Venise :
Rêve. Nous sommes retournés à Venise, A.-M. et moi. Je nous revois d’abord dans une immense et haute salle, proche de la mer, où passe beaucoup de monde, une sorte de halle aux voûtes peintes; et dans le rêve même, je me souviens avoir déjà rêvé de Venise ainsi, avec des bateaux visibles dehors dans la lumière, à travers de larges ouvertures (des portiques comme chez Claude Lorrain) ; il me semble que je trouve cela à la fois admirable et assez différent de la Venise réelle. Mais bientôt, c’est aux peintures dont sont couverts les murs et les plafonds de cette halle que je reviens, sachant que ce sont bien les fameux Tintoret, à propos desquels je note deux choses : l’éclat excessif de la restauration dans l’un d’eux et, dans l’ensemble, la fréquence des lances et des épées qui organisent la composition (comme chez Uccello plus que chez le vrai Tintoret).
Ensuite, nous marchons au bord d’un canal. Et c’est là, peut-être, que nous apercevons le premier grand oiseau noir posé sur un poteau plongé dans l’eau, pareil à ces cormorans en qui j’ai vu naguère des oiseaux funèbres, à cause de leur couleur, de leur nom (qui sonne comme corps mourants) et de ma mère malade. Le rêve a tourné aussitôt au cauchemar. Je nous ai retrouvés dans une église, immense elle aussi, surtout très haute, mais fermée, et dont le sol s’était effondré, ou avait été fouillé; et les énormes piliers, dont quelques-uns portaient des peintures à dominante jaune, solaire, de style primitif, montaient de ces espèces de caves ou de fondrières. Là-dedans s’est mis à voler, menaçant, prêt à fondre sur nous, l’un de ces oiseaux. Ensuite, on ne pouvait plus aller où que ce soit sans en rencontrer. Sur un quai où passaient des mères avec leurs enfants, tout à coup, on a cru en distinguer un qui marchait au milieu d’autres, inoffensifs mais assez gros, du genre dindon ou paon, et la panique s’est emparée des promeneuses. Il a fallu embarquer dans le premier bateau venu pour fuir cette ville. (Ces oiseaux, dans le rêve, il me semble que je les nommais vraiment des harpies, et les jugeais tels.)
La fin de ce cauchemar, ou une scène d’un autre rêve de la même nuit, se déroule sur un versant de colline ensoleillé, portant au-dessous d’une forêt un champ de hautes plantes pareilles à du maïs. On pourrait se croire à la montagne, dans la belle lumière d’été. Or, un moissonneur est en train de moissonner ce champ, à la faux, si je vois bien; quoi qu’il en soit, les hautes plantes sont coupées; et à ce moment-là, je décolle de la pente, ainsi qu’un planeur, je suis changé en oiseau, je vole, je triomphe des harpies – et je sais (ou, l’on m’apprend) que c’est parce que l’on a coupé les plantes du champ vert que le miracle a été possible.
;;Qu'on l'aime ou qu'on la haïsse, Venise ne laissant jamais personne indifférent. Ne peut-on pas alors la ranger dans la catégorie onirique des état-d'esprits, comme une formule ou un axiome ? Et si par malheur, un jour prochain elle venait à sombrer corps et bien dans les eaux détruites de l'Adriatique, cette ultime Merveille du monde garderait pour les hommes qui auront eu la chance de la connaître, de s'y perdre et d'en respirer l'atmosphère unique, sa place aussi forte et présente que si les eaux ne l'avaient pas engloutie.


.;Comme Alain Buisine, et bien d'autres sûrement, je ne quitte jamais Venise sans monter une dernière fois au campanile de San Giorgio. C'est là que se déploient le mieux et dans toute leur majesté, les splendeurs de la Sérénissime. Puis, avant de monter dans le train de nuit qui attend sur le quai de Santa Lucia, j'aime à fumer ma pipe tout en haut du ponte dei Scalzi. L'atmosphère est un peu la même qu'en haut du campanile, les senteurs marines en plus qui se mêlent aux effluves de mon tabac. Et quelle vue, quelle animation. "Un Pollock vivant, à chaque instant effacé et recommencé. Modernité picturale de Venise, qui, plus que notre passé, est notre présent et notre avenir"(in-Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise)...

8 octobre 2014

Exclusif : Le mariage Clooney vu par Tiepolo

Finalement, comme l'a très bien ressenti le maître Tiepolo, ces noces n'étaient rien d'autres qu'une luxueuse bouffonnerie. Rien de nouveau sous le soleil. et comme du temps de la Sérénissime, peuples et grands sont une même entité dont on a peine à décider qui est le plus ridicule, celui qui se fait admirer ou celui qui admire ?

L'arrivée de la mariée

La procession royale du roi Georges Clooney dans Venise. Des centaines de policiers et de carabiniers mobilisés pour sa protection, le grand canal interdit à la circulation...

Le festin des noces.


La fête bat son plein pour les happy few.

Morts de honte et de désespoir, ceux qui n'étaient pas invités au dîner à 600 euros par couvert...

Après les festivités de la noce, le jeune couple prend congé de ses hôtes et quitte la romantique cité de l'amour...

Encore et toujours le livre en souffrance à Venise


..Quelques jours avant la triste affaire de l'amende réclamée à Franco Libri (que Tramezzinimag soutiendra jusqu'à la reconnaissance par la commune de l'inanité et le grotesque de la situation : cf notre billet du 6/10/2014), une autre triste histoire. Celle de la bibliothèque de l'Accademia di Belle Arti. En dépit des récentes rénovations entreprises dans les bâtiments de l'ancien Ospedale degli Incurabili, sur le Zattere, les fortes pluies de ces derniers jours se sont infiltrées par litres à travers les toitures, endommageant cinq mille volumes. 

..Une véritable catastrophe passée presque inaperçue survenue le 18 septembre dernier. Manquant de moyens et devant l'urgence, les ouvrages malmenés par la pluie ont été mis à sécher au soleil à l'extérieur dans le magnifique cloître de l'ancien hôpital du XVIe siècle restauré récemment. Posés sur des tables et des bancs, c'est environ 250.000 euros d'ouvrages qui ont ainsi été exposés aux rayons du soleil. celui-ci a fait de son mieux pour contribuer à leur sauvegarde. La pluie a envahi les salles du premier étage puis s'est répandue comme un torrent au rez-de-chaussée. 

..C'est en ouvrant les portes le lendemain de l'orage que le personnel a découvert le désastre. De l'eau partout, ruisselant des plafonds, recouvrant le sol, dévalant les escaliers explique le Professeur Franco Tagliapietra, directeur de l'Accademia. Des dizaines d'étagères de livres et de catalogues détrempées en quelques minutes. Parmi les cinq mille ouvrages âbimés, une centaine sont des livres anciens et précieux provenant de la fameuse collection Elena Bassi. Reliure et papiers antiques résistent paradoxalement mieux à l'eau. En revanche, les revues d'art contemporaines, en papier glacé seraient irrécupérables, les pages collées les unes contre les autres. On ne saura que dans quelques jours l'étendue des dégâts réels, après que les conservateurs de la bibliothèque et les employés aient terminé l'inventaire. Un appel a été aussitôt lancé aux vénitiens et à toutes les personnes aimant la culture pour faire le don d'exemplaires des titres perdus pour reconstituer le plus vite possible la bibliothèque. Des experts de la région et de la Surintendance des biens culturels analysent les pertes exactes. Le temps presse, surtout avec une météo aussi capricieuse que celle que nous connaissons cette année.


..Fort heureusement, les ouvrages les plus précieux n'ont été que peu touchés, notamment les pièces les plus belles et les plus rares de la bibliothèque, des incunables de grande beauté, et une rarissime édition datée de 1485 du De Re AEdificatoria di Leon Battista Alberti et l'un des plus fameux titres des débuts de la Renaissance, le fameux Hypnerotomachia Poliphili (le Songe de Poliphile) de Francesco Colonna de 1499.




6 octobre 2014

Chronique matutinale

..L'été qui n'en finit pas de revenir perturbe notre routine. Quand le temps était aux doux projets de farniente sur les rochers des Murazzi, des virées nocturnes aux tréfonds de la lagune, dans les endroits silencieux et  paisibles qu'épargnent les moustiques, les passeggiate entre amis entrecoupés de spritz au Do Draghi ou au Margaret Duchamp, un climat détestable imposa ses changements aux vieilles et bonnes habitudes. On a beau être prévenu, notre horloge interne ne parvient pas vraiment à se mettre à l'heure mondiale, au climat détestable que nos excès ont suscité. L'été, c'est maintenant, en ce début d'octobre où il ferait bon flâner à la plage ou faire la sieste à l'ombre d'une glycine en fleur. Hélas, les glycines ont perdu leurs fleurs depuis des semaines et ce ne sont plus des pêches et des abricots qu'on cueille à San'Erasmo, mais du raisin et des pommes. 


..Fruits et légumes arrivent au marché chaque matin. Les hordes de touristes aussi sont débarquées le matin, du train, des maxi navi et des ferries. La routine. La pluie cet été en a freiné quelques uns, mais le touriste ne craint pas les frimas. Comme i Barbari que rien n'arrêtait (n'arrête ?). Il en veut pour son argent le touriste et déambule recouvert de plastique aux couleurs acidulées, pieds nus quand l'aqua alta vient lécher ses mollets, ou chaussé de bottes en sacs poubelles. Quand il pleut au moins, le vénitien reste chez lui, ceux qui vivent au piano terra (rez-de-chaussée) craignent pour leurs meubles et s'apprêtent à pomper l'eau une énième fois. Les autres observent derrière leurs fenêtres toute cette eau, tendant l'oreille au cas où les sirènes annonceraient la catastrophe, celle qui pourrait se reproduire, à n'importe quel moment et nous faire tirer un trait sur la Sérénissime et ses trésors. Les vénitiens voient d'un œil lassé les touristes agglutinés sous des parapluies, piaillant comme des canetons découvrant une mare, bloquant les ponts et les ruelles avec des hauts-cris qui moins nombreux et moins souvent pourraient être attendrissants. Car l'émotion que suscite presque toujours la découverte de Venise, dès les marches de Santa Lucia. "Ah, I Turisti,tout un programme" me disait la dame qui repasse mes chemises.

..Même les serveuses de Rosa Salva aux pieds du Colleone y vont de leur refrain "faticoso tutta questa gente sempre du fretta"(Fatigant ces gens toujours pressés) et pas toujours polis aurait-elle pu rajouter... Mais l'air est trop doux ce matin pour rester d'esprit chagrin. parmi les hordes qui envahissent la ville, on rencontre des gens heureux d'être là, pris par le charme unique de la cité des doges, humbles face à tant de beauté, attentifs aux gens qui vivent dans cette merveille, respectueux. Il faut leur rendre hommage, on les oublie souvent.

..Il y a tellement de gens à qui il faudrait rendre hommage justement. tenez, Franco Libri dont les médias parlent ces temps-ci suite à une intervention musclée de la Guarda di Finanza, le jour même où les vénitiens manifestaient contre les Maxi Navi qui, en toute impunité continuent de pénétrer au beau milieu de la ville avec tous les risques dont Tramezzinimag vous a souvent parlé. Franco Libri, à l'Etat-Civil Francesco Teardo, est un retraité vénitien passionné que tout le monde ici connait sous son surnom. Car l'homme est devenu depuis une dizaine d'années une figure caractéristique du paysage quotidien des vénitiens. 

..Du côté de San Basilio, il propose aux passants des dizaines de livres qu'il dispose sur le rebords du parapet le long du canal. Ces livres, il ne les vend pas, il les donne ou les échange contre d'autres. Bien rangés, nettoyés, souvent réparés, Franco Libri les récupère partout, dans les poubelles (on jette beaucoup à Venise faute de place pour stocker), des greniers, on lui en porte de partout dans la ville. Peu à peu, il a ainsi constitué un stock qu'il propose aux passants, sans jamais rien demander. Hélas, l'administration est parfois aveugle, sévère et injuste. En application d'une réglementation sur la vente ambulante, les policiers lui ont infligé une amende de 5.164 euros pour activité commerciale illicite, en l'occurrence pour proposer ses livres sur la voie publique sans patente, et ont confisqué plus d'une centaine d'ouvrages et autant de bandes-dessinées. 

..On sait que l'Italie comme tous les pays européens est à bout de souffle et que les dirigeants cherchent à récupérer partout de l'argent pour regarnir les caisses vidées par les illusions d'une Europe ultralibérale qui ruine et appauvrit, mais là, il fallait le faire. Tout Venise connait Franco Libri, qui n'a pas trouvé sur ses rayonnages improvisés le livre qu'il avait perdu, un titre épuisé, une curiosité ? Pour ma part, plus d'une dizaine d'ouvrages de ma bibliothèque sont entrés en ma possession grâce à cet homme de cœur, dévoué et passionné. Parfois, le passant ravi de repartir avec son trésor lui laisse un ou deux euros... Commerce illicite, pas d'autorisation administrative, activité commerciale clandestine, banditisme ! les enfants qui vendent spontanément de vieux jouets et des exemplaires racornis de Topolino (Mickey en Italie) sur les campi devant leur maison sont ainsi de graves délinquants. Il faut sévir dites-donc ! Pourquoi pas la prison à vie tant qu'on y est. Alors les vénitiens se sont mobilisés comme ils savent le faire quand la coupe est pleine. D'autant que cela soulève des humeurs malsaines quand certains commencent à comparer l'activité de Franco Libri avec les clandestins africains, baptisés les Vu'Cumpra qu'on laisse agir partout dans la ville, offrant aux touristes des faux sacs Vuitton ou des ceintures Armani, avec toutes les  dérives que cela sous-tend...


..L'universitaire Marco Borghi a déclaré à la presse la raison de sa participation active à la fête du livre, véritable Happening urbain spontanément organisé pour réagir à cette situation ubuesque et aider Franco Libri : "Je lui ai porté des livres parce que les siens ont été confisqués. Franco Libri est une valeur ajoutée de la ville, son expérience n'appauvrit pas mais enrichit le tissu urbain. Nous le soutenons depuis le début par un tamtam sur les réseaux sociaux, Facebook, Twitter". Les témoignages de vénitiens et d'étrangers devenus vénitiens d'adoption se multiplient. La police municipale reviendra-t-elle sur sa stupide décision et l'administration municipale acceptera-t-elle pour une fois de reconnaître l'iniquité de ses choix et des erreurs patentes de cibles quand il s'agit de punir les vendeurs "abusifs" ou veut-elle seulement faire rentrer de l'argent dans ses caisses ?

..Quelques vues de l'évènement :
 


 

..Ci-dessous l'interview de Franco LIbri sur son expérience et sa passion pour les livres, "j'ai souvent fait des propositions et demandé souvent l'aide de la commune pour organiser des évènements depuis des années. la seule chose que j'ai récolté est cette amende. cela me fait mal !" :

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