27 juin 2015

L'agonie de Venise : "Le silence des mouettes" de Gregorich et Jesenichnik

Comme un mauvais rêve... Imaginer Venise complètement vide, sans plus un seul être vivant. sans plus aucun habitant... Une fiction, une idée déplaisante ? Mais pourtant, le départ chaque jour de ceux qui ne peuvent plus vivre dans le centre historique, les loyers qui augmentent, les propriétaires qui vendent à des compagnies hôtelières, les écoles et les crèches qui ferment, les commerces de proximité qui sont de plus en plus rares et cette disneylandisation de la ville qui prend année après année de l'ampleur... Venise vide un jour prochain de ses habitants, Venise devenue sanctuaire culturo-touristique dont on ouvre les portes le matin et qu'on referme le soir. Un cauchemar qui pourrait bien devenir la triste réalité si on n'y prend garde.
Car Venise agonise lentement chaque jour, se vidant inexorablement de toute vie réelle. Le film-montage réalisé par deux jeunes esclavons, Alech Gregorich et David Jesenichnik de l'agence slovène Carniolus, intitulé Il silenzio dei gabbiani (Le silence des mouettes), montre le destin qui l'attend si rien ne change. C'est une petit film incroyable qui a nécessité presque un an de postproduction pour veiller à éliminer toute présence vivante des images en time-lapse sur les photographies qu'il a fallu assembler ensuite pour donner une vision réaliste des lieux illustrée par une bande son poignante. Un travail gigantesque en haute-résolution 4k qu'il faut avoir vu sur grand écran, dans le silence de la nuit, all'aperto et sur les lieux mêmes où Venise agonise... Le souffle coupé et une certaine angoisse dans la gorge... Faire que cela jamais ne soit...

Le pain du dimanche

On le trouve seulement et exclusivement le dimanche. C'est une miche très souple à la mie blanche et onctueuse, avec une croûte souple mais croquante. Les connaisseurs savent l'adresse... Hum... quand il sort à peine du four, chaud et parfumé... Quel délice que ce pain ! C'est dans le Sestiere de Castello, plus précisément sur la Salizada sant'Antonin, près du campo Bandiera e Moro, qu'on va la chercher, dans une boutique qui ne serait pas déplacée dans une rue de Brooklyn tout en étant terriblement et typiquement vénitienne. Car c'est d'un fast-food de tradition, ou plutôt un take-away dont il s'agit. Comme son nomd l'indique d'ailleurs, le C'è Pizza e Pizza des sieurs Crescenti et Schiavon, propose surtout des pizzas et fougasses à emporter, et assure même une livraison quotidienne (sauf le mardi) de 19 à 21 heures. Pour une pause-déjeuner, les pizzas sont proposées à la portion. Et le choix est large.
C'è Pizza e Pizza
Salizada Sant’Antonin, 3538
tel: 41 521 27 38 
TLJ sauf le mardi 
de 11 à 15h. et de 17 à 22h.
Livraisons à domicile 
entre 19 et 21 heures.


21 juin 2015

Coups de Coeur N°49 : Des livres que nous aimons

Michel Valprémy
L'appartement moutarde
Récit
Editions Opales, 1995
"Ce mois de mars-là, il y a sept ans presque jour pour jour, le crépuscule, à l'horizon,dans la trouée des avenues, tout en mêlant habilement le rose et le bleu, hésitait à nous promettre des lendemains attiédis ou le retour de manivelle des glaces de Mardi-Gras. Or, ce ne furent ni les grands froids ni les mignardises printanières. Il neigea. Point de tempête, de tornade! mais un semis de flocons imperceptibles, une pulvérisation anodine qui, vaille que vaille, recouvrit la ville d'une couche de vingt petits centimètres d'épaisseur ; fait exceptionnel en nos régions océaniques, elle résista plus de deux semaines, intacte, bleutée, avant de se transformer, avec les premières pluies, en mélasse poisseuse." L’appartement moutarde, envoûte, c’est un récit tortueux et mélancolique, inspiré de souvenirs, joliment tissé, avec ce qu’il faut d’odeurs et de couleurs, de lumière et d’ombre. Écrit par un des poètes français contemporains les plus prolixes, aujourd'hui disparu, qui a laissé de nombreux ouvrages et dont une association perpétue la mémoire. j'ai eu le privilège - et le bonheur - de découvrir la maison où il est mort, les murs entre lesquels il a vécu, du côté de Fronsac, au milieu des vignes et des collines verdoyantes de cette campagne bordelaise qui inspire tellement... Tout est resté à la même place depuis son départ. Sur les murs des œuvres d'art contemporain, des noms célèbres, des inconnus, mais aussi des poèmes simplement mis sous-verre. Mais les mots de cet auteur sont loin d'être figés par l'absence de leur géniteur. Pourquoi cet auteur dans les Coups de Cœur de Tramezzinimag me direz-vous ? Simplement parce que ce livre est beau, surprenant, envoûtant. Parce qu'il cite et parle de Venise aussi, Venise que Michel Valprémy connaissait et qu'il aimait.  On y trouve des phrases simples mais qui bouleversent, du genre de "...La peinture de Julien ne me bouleversa pas. Elle me fut instantanément familière. je la connaissais sans l'avoir jamais vue..." ou bien "La lumière m'habitait, m'enveloppait. Il n'y avait pas de meilleur guide. elle me conduisait là où je devais aller." A déguster.

Sophie Poirier
Mon père n'est pas mort à Venise
Ana Editions, 2009.
Sophie Poirier est douée. Son deuxième roman est tout rempli d'elle et ce père étrange dont elle parle n'est pas loin du sien. C'est évident à chaque mot, à chaque page. Et c'est émouvant. Émouvant et drôle. La narratrice, Marianne, qui va avoir quarante ans, découvre un jour dans la bibliothèque de son père devenu invalide, un étrange carnet. Il contient des coupures de presse un peu particulières : des tas d’avis de recherche de jeunes femmes disparues... Effarée, elle imagine déjà être la fille d'un tueur en série... Elle va donc se mettre en tête de comprendre et pour cela va partir à la recherche de ces disparues. Pour les retrouver, elle va faire appel à Marc, détective privé. Ce livre va aussi conter l'histoire de cet inspecteur Clouzot un peu particulier. Au fil des pages, l'énigme se construit et l'auteur nous amène où elle veut avec ses phrases simples, efficaces, aiguisées et percutantes. Un régal. Suivre cette jeune femme farfouiller dans le passé de son père, avec inquiétude mais aussi avec pudeur. L'angoisse va poindre plus d'une fois : mais que risque-t-elle de trouver au bout du compte ? Il y a beaucoup d'amour aussi pour ce vieux monsieur auprès de qui elle s'est construite. Jolie figure littéraire que ce père grand lecteur, personnage matznévien, au sens de cultivé et libertin, qui a traversé mai 68 un livre à la main. le lecteur avec Marianne va se retrouver à Venise. Pour savoir mais aussi pour faire le point sur sa vie à elle. Plein de bonnes choses dans ces pages, un humour très fin, mélange de tendresse amusée et de dérision aussi, le bruit des trains, et une fin délicieusement orchestrée. très belle. Comme l'écriture de Sophie Poirier qui en dépeignant son propre père, brosse avec finesse le portrait de tous les pères de cette génération gâtée, victime de cette insouciance de vivre qui régnait dans les années 60-70, quand tout était plus facile. "Autrefois les hommes, et la solidité des métiers, organisaient la vie de tous. Puis ils sont devenus les premiers chômeurs, les premiers divorcés, et maintenant les premiers à mourir, nos pères se désagrégeaient, incapables de montrer la route." Tellement vrai. Je pourrais en parler encore mais pour résumer et conclure, lisez ce bref roman admirablement construit. C'est un très joli cri d’amour autant que de révolte, plein d'une infinie pudeur, souvent poignant.

Carlo Goldoni
Les Mémoires italiens
Trad. de l’italien par Ginette Herry
Editions Circé, 1999
 

"Goldoni nous raconte ici avec une gourmandise qu’il perdra par la suite la drôle de comédie qu’a été sa vie : la narration a une fraîcheur et un charme dignes de ses grands chefs-d’œuvre dramatiques" écrit Marco Sabbatini. Ce que l’on appelle "Les Mémoires italiens" de Goldoni, ce ne sont autres que les préfaces autobiographiques qu’il a écrites pour les tomes successifs de l’édition italienne de ses œuvres chez Pasquali. Pendant un peu plus de dix  ans, entre 1761 et 1772, il invente ainsi le feuilleton autobiographique. L’image qu'il propose de lui-même dans cet ouvrage est celle d’un être plus vivace, plus instable, plus inquiet qu’on n’aurait pu l’imaginer. Jeune garçon au caractère impulsif, vite jeté à l’aventure, raisonnable autant que risque-tout, sensible aux autres et narcissique, généreux et un peu m’as-tu-vu, il reste pourtant insaisissable, car travaille en lui un goût sourd de la perte qui a pour pendant le sentiment tenace d’une dette qui ne sera jamais soldée. Une figure en mouvement, donc, une figure aux coloris rafraîchis, pourrait-on dire, que celle du dramaturge vénitien, bien différente de celle du bonhomme, serein et bon vivant heureux qu'il aura voulu imposer ensuite comme définitive dans ses Mémoires français.

Gourmandises vénitiennes d'autrefois


Comme le disait Philippe Meyer, "nous vivons une époque moderne" et beaucoup pensent qu'il faut jeter au diable usages et traditions. S'il est vrai que c'est sagesse que de ne pas regretter le passé, les choses d'avant gardent tout de même leur utilité. Ne dit-on pas que les peuples qui ignorent tout de leur histoire sont démunis face aux évènements qu'ils doivent affronter ? 

Pour ma part, je vois le passé comme un outil pour mieux avancer dans notre monde, pour mieux comprendre nos temps et c'est sur les leçons que j'en tire, sur les usages et les traditions, que je bâtis ma pensée.Ces lignes pour expliquer - non pour justifier - en partie du moins -, mon attrait pour Venise et ma passion pour l'histoire. Elles me sont venues trivialement, en feuilletant un carnet de cuisine rédigé par une aïeule à la veille de l'unité italienne, quand la Sérénissime n'était plus qu'un souvenir, une ombre furtive qu'on faisait surgir parfois quand une altesse venait honorer de sa présence l'antique République des doges, devenue simple protectorat autrichien croupissant dans une misère poisseuse. Quoi de mieux que la gastronomie pour se faire une idée d'une époque révolue ?

Qui aujourd'hui réalise encore ces recettes ? A ma connaissance aucun de ces plats ne se retrouve à la carte des restaurants vénitiens ? Peut-être les pratique-t-on encore dans quelques familles ? Étaient-ce à proprement parler des recettes vénitiennes ? La bourgeoisie locale et les restes de la grande aristocratie de la République avaient depuis longtemps trop de liens avec le reste de l'Europe pour ne pas subir l'influence d'ailleurs. Le Spritz, les strüdels et les würtzels amené par la soldatesque des Habsbourg, le poulet Marengo à une cuisse laissé par le cuisinier de Buonaparte... 

Mais peu importe leur provenance, elles mettent l'eau à la bouche et l'idée de les réaliser à l'identique donnent l'illusion d'un bon dans le temps, quand nos aïeules portaient des crinolines et prenaient le thé en compagnie d'officiers tout de blanc-vêtus, moustachus, attentifs et bien élevés, sous les arcades de la Piazza. Les Poires à la Vénitienne, les Fraises à la Glace ou les Figues aux Framboises, mais aussi les Écrevisses à la San Marco, les Cervelles à la Grimani... Pour ceux des lecteurs de Tramezzinimag dont la gourmandise aura été titillée par ces lignes, en voici les recettes :
 

Écrevisses à la San Marco
Faire revenir dans de la bonne huile d'olive, des racines (carottes, navets,céleri-rave, panais) avec des oignons et des échalotes. Ajouter un bouquet, des petits piments, du poivre en grain. Ajouter ensuite de belles écrevisses. Les faire sauter quelques minutes, puis les mouiller avec 4 à 5 dl de vin blanc. Laisser cuire 12 à 14 minutes à feu vif de façon ) réduire le liquide de moitié. Égoutter les écrevisses, en supprimer les petites pattes. Les mettre dans une légumière. Passer la cuisson, la dégraisser puis y mêler quelques cuillerées de fonds. le faire réduire et le lier avec du velouté. ajouter 3 cuillères de sauce tomate et 4 cuillerées de fonds. Laisser encore réduire en remuant constamment. Quand la préparation est glacée à point, la retirer du feu et ajouter un bon morceau de beurre. Finir la préparation avec 2 cuillerées de cognac flambé, du persil haché. Mélanger et verser sur les écrevisses. Servir le reste de la sauce à part.

Cervelles à la Grimani
Bien nettoyer (dans le carnet on utilise le terme "limoner") 2 ou 3 belles cervelles de veau, les faire blanchir puis les laisser cuire un quart-d'heure dans un fonds de mirepoix auquel on aura ajouté un jus de citron et un verre de vin blanc. Égouttez les cervelles. Les diviser en deux parties en les découpant dans la longueur. Les dresser sur un plat chaud et les recouvrir entièrement de sauce verte à la vénitienne préparée au moment de servir.

Sauce Vénitienne
Faire fondre 150g. de beurre fin dans une casserole, y mêler 150g de bonne farine pour obtenir un roux. Le laisser cuire à feu doux quelques minutes sans lui faire prendre couleur. Sortir du feu, le délayer avec 1 litre de fonds préparé à base de court-bouillon de poissons frais, oignons, bouquet garni, qui aura cuit lentement et aura été tamisé et mouillé de vin blanc sec. Quand le mélange est onctueux, finir la préparation avec un beurre vert juste au moment de servir préparé simplement d'estragon, de basilic, de ciboulette et de persil blanchi auxquels on peut ajouter une pointe de vert-d'épinards.

Poires à la Vénitienne
Sur un lit de glace à la vanille mêlée de débris de marron glacés préalablement trempés dans du rhum, dresser de belles poires cuites au sirop et refroidies dans leur jus. Les recouvrir entièrement d'une sauce à l'abricot réalisée à partir de confiture d'abricot passée au tamis étendue avec un sirop. Ajouter une gousse de vanille et faire bouillir. Parfumer au rhum. Servir avec des baicoli ou des sablés.

Fraises à la Glace
Placer de belles fraises parfumées dans un compotier, saupoudrer de sucre e de vanille. Arroser de jus de citron. Laisser macérer deux bonnes heures. Dresser ensuite les fraises la pointe en l'air dans une coupe entourée de glace pilée. Les mouiller de gelée de groseille délayée au champagne demi-sec jusqu'à les recouvrir. Saupoudre de copeaux d'amandes. Servir très frais avec des petites meringues garnies de chantilly.

Figues aux Framboises
Dans une coupe entourée de glace pilée, déposer des figues fraîches pelées bien mûres. Préparer une purée de framboise sucrée et la conserver au froid. au moment de servir, la mélanger à de la crème fouettée. Napper les figues avec le mélange obtenu et parsemer de copeaux d'amandes. 


25 mai 2015

Ces français qui s'installent à Venise par Philippe Gallard


Un bon petit papier sur Venise - ils sont tellement rares - qui dit presque toute la vérité et n'accumule aucune des erreurs et des approximations habituelles dans les médias. Philippe Gallard présente pour Challenges la Venise des français. Puisse sa conclusion s'avérer juste et l'espoir qu'elle soulève ne pas être un miroir aux alouettes... :
Formalités, fiscalité, immeubles classés, inondations… Malgré la course d’obstacles pour s’installer dans la cité des Doges, de plus en plus de Français se jettent à l’eau.
On y est. Le camion chargé de meubles, de livres et de vaisselle s’annonce enfin à l’entrée du pont attachant Venise à la terre ferme. Nous l’attendons sur un topo, péniche étroite et colorée, le long du quai du Tronchetto voué aux accouplements camion-bateau. Premier transfert, du premier au second, doté d’un pont béant alors qu’il se met à pleuvoir. Les caisses de livres en carton, trempées, ne résisteront pas au second transfert, une demi-heure de voies d’eau plus loin. Au petit point de débarquement, le topo bouche l’étroit canal, il faut faire vite. Le beau canapé-lit de cuir blanc est à deux doigts de plonger dans l’eau saumâtre. Et c’est avec une charrette à bras qu’il faut enfin emporter le tout, en s’engouffrant au passage sous un sottoportego particulièrement bas, jusqu’à la porte de l’appartement.
Cela se mérite, de vivre à Venise, d’y avoir un appartement, acheté ou loué, même occupé une partie de l’année, comme c’est souvent le cas. Pourtant, de plus en plus de Français se jettent à l’eau. Nous en avons identifié près d’une centaine, architectes, journalistes, galeristes, blogueurs, artistes ou hommes d’affaires. De plus en plus de retraités aussi. Ils et elles partagent une passion pour la cité des Doges, malgré ses chausse-trapes. "Ne jamais oublier que Venise est tout ce qui reste de Byzance", avait prévenu un prédécesseur de Jérôme-François Zieseniss à la tête du Comité français pour la sauvegarde de Venise.
Pour trouver son nid ou ses fournisseurs, il y a déjà le casse-tête de l’adresse : un nom de quartier plus un numero civico de un à quatre chiffres, à la distribution obscure. Rarement précisés, les noms de rue affichés sur les nizioleti – "petits linceuls" en vénitien, car lettres noires et liséré noir sur fond livide – sont en pur vénitien, langue souvent utilisée pour dérouter l’intrus, Italien inclus. Si vous voulez conduire un bateau, ce qui va un peu de soi, il vous faudra connaître à la fois le plan des rues et le plan des canaux, avec leurs panneaux et règles. Savez-vous de quel côté on doit, ou non, dépasser une gondole en bateau à moteur ?
Il faut se familiariser avec les cotes de marée, leurs heures, guetter les sirènes d’alerte ou l’application spécialisée de son smartphone. Ordures non ramassées ce matin ? Les bateaux-bennes n’ont pu passer sous les ponts, ou, plus rare, se sont échoués. Certaines lignes de vaporetto vont donc être détournées. Tiens, encore un poisson mort trouvé dans la cour. Les rayons de l’épicier seront inondés, on va mettre les cuissardes pour les courses… "La Fenice est le seul Opéra où je n’ai aucune honte  à entrer en bottes de caoutchouc", relève le journaliste-écrivain Gabriel Milesi.
"Et puis Venise est la seule ville où on ne te demande pas ce que tu fais en ce moment", se réjouit Michel Thoulouze, un ancien baroudeur des JT puis des chaînes à péage, installé au bord du potager de Venise, Sant’ Erasmo. Pourtant il ne chôme pas. En dix ans, il a recréé un vignoble qui existait jadis sur cette île vénitienne. Il a réussi à placer quelques-unes de ses 15.000 bouteilles d’orto veneto dans les meilleurs restaurants de Paris et de Venise, ou au Bon Marché. "Quand tu t’installes à Venise, tu es certain d’avoir beaucoup de visites : famille ou conseillers viennent sans rechigner, même en hiver. Il y a des vols directs de cinq villes de province (six l’été), et trois ou quatre compagnies concurrentes sur Paris-Venise." Sur son île agreste et peu peuplée, il dispose d’un service de vaporetto toute la nuit, tout le jour, d’un panorama unique, l’hiver, il baigne dans la culture et, l’été, il se baigne tout court, le Lido devenant alors une plage fréquentée.
Et il fait des émules : la famille Tarbouriech de l’étang de Thau négocie avec les autorités vénitiennes une concession d’élevage d’huîtres dans la lagune. Il affirme avoir entendu baptiser "rue des Français" une calle de Burano, l’île multicolore, où Philippe Starck a acquis au moins deux maisons de pêcheurs, pas loin de son maître verrier habituel, Aristide Najean, un Français de Murano.
Tout n’est pas facile pour autant. Même une location d’un mois doit être enregistrée, le nouveau venu doit absolument obtenir un codice fiscale qui sera son sésame. Les arcanes du fisc italien sont tels – il faut traquer la sortie de l’impôt local IMU sans cesse changeant – qu’on en vient vite à s’assurer les services d’un expert-comptable local. Il faut  apprendre à échapper aux tarifs extravagants imposés aux touristes d’un jour : cartes Venezia Unica pour payer cinq fois moins cher le vaporetto, Muve pour entrer dans dix musei civici et Chorus dans quinze églises, ainsi que le sconto veneziano (30 à 50% de rabais dans les restaurants et certains magasins).
Mais c’est quand on songe travaux que cela s’aggrave et qu’il faut recourir à un architecte du cru. S’entendre avec les voisins pour le toit ou les murs ? Il y a rarement une co-propriété organisée. "Et les copropriétaires, il faut les trouver : avec le temps, ils sont souvent dispersés en Italie ou dans le monde, faits de familles éclatées, voire divisées", explique Giorgio Cichellero, expert-comptable bien implanté. Une fois cerné, le propriétaire vénitien, qui aura le plus souvent omis d’assurer son logis, tendra à vous décourager : "Une maison debout depuis six siècles peut bien continuer comme ça, no ?"…
Enfin et surtout, les travaux doivent être autorisés. "Tout Venise est classé vincolato. Un cran encore au-dessus, votre maison ou palais peut être notificato, c’est-à-dire expressément listé “intouchable” par la Surintendance à l’architecture, qui peut y intervenir directement", explique Gabriel Milesi, au bel appartement notificato. Et puis pas question de creuser le moindre trou sans la présence d’un archéologue. "Il y a surtout trop de textes accumulés, qui laissent la porte ouverte à trop d’interprétations : difficile d’établir ce qui est permis", constate Piero Vespignani, architecte vénitien.
Cela vaut aussi pour les constructions "modernes" si leur aménagement – y compris intérieur – est jugé typique de l’époque. C’est ainsi qu’un financier français, Claude Buchert, a acheté récemment un grand pan de la maison de Titien, largement refaite au xixe siècle. Il voulait lui rendre son visage initial sur la foi de croquis datant de Titien : refusé. Il faut la garder dans son jus xixe, a tranché la Surintendance. Claude Buchert la revend.
Les Français jouent un rôle non négligeable dans la sauvegarde de la ville. Vieux de presque un demi-siècle, le Comité français est justement en train de restaurer les dix-sept pièces de cette véritable encyclopédie de l’art décoratif vénitien du xixe qu’est le palais royal de la place Saint-Marc. Sous son égide, une bande de jeunes diplômés d’HEC et d’X s’est cotisée pour financer le nettoyage des vrais chevaux de Saint-Marc, ceux qui sont à l’abri dans le musée de la basilique, vestige majeur de Byzance.
Son président, Jérôme-François Zieseniss, vit depuis plus de vingt ans à Venise face à l’église San Sebastiano tapissée de peintures de Véronèse. Heureux, le président. Il résume : "Vie de ville de province dans une capitale artistique, maison de ville avec, d’un côté, un grand jardin, donc maison de campagne, et, de l’autre côté, un bateau, donc maison de bord de mer."
A son conseil d’administration siègent, entre autres, l’avocate Agnès Schweitzer, femme de Louis, et Chantal Mérieux, épouse d’Alain, deux couples assidus – et locataires – à Venise. Le docteur Nicole Bru, ancienne présidente des Laboratoires Upsa, a restauré le casino Zane, voué à la musique, pour y faire vivre un centre de la musique romantique française. L’architecte Jean-Michel Wilmotte vient régulièrement hanter sa fondation, ouverte près de la géante Misericordia. Et personne n’a oublié les travaux du Palazzo Grassi et de la Dogana de François Pinault.
Plus modestement, l’Alliance française, installée dans l’adorable petit ridotto Venier, s’efforce, dans un grand dénuement d’argent public, de jouer son rôle de pont et de point de ralliement culturels. Sa directrice, Marie-Christine Jamet, est depuis trente ans à Venise. "Une ville à dimension humaine, vante-t-elle. Se déplacer toujours à pied crée des relations très faciles, car on se croise sans cesse." "Les mots-clés de la vie à Venise ? Calme, beauté, non-agressivité, communication", confirme Dominique Pinchi, le libraire français de San Zanipolo, artiste aussi, trente-huit ans de lagune.
Quand il ne lit ou ne vend pas, il va ramer debout à la vénitienne sur un sandalo. Il y a beaucoup de loisirs possibles à Venise. Outre le bateau ou la plage, le vélo dans les îles de la lagune sud, jusqu’à Chioggia, ou dans les charmants marais de la lagune nord. Les stations des Dolomites sont à portée de main. Dix villes d’art italiennes sont visitables dans la journée en train. Et les enfants ? Pas d’école française officielle, mais une petite association de parents a créé Les Loustics de la lagune, où on complète l’école italienne avec des cours de français.
Le regret unanime, c’est l’ensevelissement rapide du commerce utile sous le futile touristique, aggravé par la dépopulation de Venise. "On ne peut plus songer à un sauvetage par un retour de gens du Veneto à Venise, juge Piero Vespignani. Seul un Venise ouvert à des créatifs et des passionnés venus de partout pourra retrouver une nouvelle vie." Et Venise a de quoi les attirer. La cité des Doges n’est pas près d’être engloutie.
Philippe Gallard
© Philippe gallard - Challenges.fr - 24/5/2015

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