17 juin 2016

Chronique de ma Venis en mai (5)

Jeudi 12 mai.
Le tournage touche à sa fin. Pauvre Antoine que j'ai malmené avec mes états d'âme et ma mauvaise humeur. Il assiste en direct, du soir au matin, à mes errements psychiques. Mal-être qui ferait pâlir de jalousie un adolescent empêtré dans les plus sombres états d'âme. Est-ce un jeu inconscient ? Notre amitié en souffre mais résiste. Antoine écoute (enregistre aussi) et finalement son insistance, ses questions, l'intérêt manifeste qu'il montre, au-delà du travail qui l'a mené jusqu'ici, pour mes souvenirs, ma vie d'avant quand elle avait pour décor la Sérénissime, des Guglie à san Vio, de la Fenice à la terrasse de l'Excelsior, est sincère. Maître du son qu'il transforme avec une incroyable maestria en image palpable, c'est aussi un vrai professionnel de l'investigation (barbarisme anglo-saxon). Nos journées ici ont été un bonheur. Et puis, il y a Sophie. heureusement pour lui, comme pour moi. Elle rétablit la balance et sait apaiser les conflits avec sa permanente bonne humeur et sa joie de vivre.



On pourrait croire le contraire, mais nous sommes en plein travail, en ce milieu d'après-midi, sur la petit et tranquille Campo dei Pozzi.  Un couple de touristes français, des espagnols un peu bruyants et un groupe d'étudiants qui habitent dans le environs. L'occasion d'observer la vie habituelle de cette Venise mineure peu atteinte par le flux des hordes de touristes et où se déroule encore le quotidien normal des vénitiens, natifs ou d'adoption. C'est là que nous avons rencontré, un soir, quelques jours après notre arrivée, les membres de l'association qui se bat pour nettoyer la ville des graffitis qui fleurissent partout et sont rarement des œuvres d'art mais que je n'hésite pas à comparer aux marquages de réverbères par les chiens errants. Humanité, tu as produit bien mieux dans toute ton histoire ! (Cela n'est-il pas applicable aussi aux "masterpieces" que notre ami Pinault offre à l'admiration du public dans ses entrepôts de la Pointe de la Douane ? : question qui ne mérite aucune réponse, ne perdons pas notre temps).

Trêve de propos réactionnaires - en matière d'art je suis féroce et irraisonnable - et revenons à la photo. Quel équipage, un journaliste talentueux, heureux d'être là, un vieux Fou de Venise, votre serviteur, ce jour-là un peu désabusé dont les propos, j'espère ne seront pas diffusés en l'état sur les ondes de la radio suisse romande. La tranquillité des lieux, la douce lumière et les verres de spritz aidant, la conversation prenait un tour paisible : non tout n'est pas si pourri, il y a plein d'espoir et d'avenir pour la Sérénissime, même entourée de barbares. Et puis, la très solaire Sophie venait de nous rejoindre. Artiste-peintre, ou plasticienne comme il vous plaira, ce ravissant sujet de sa Majesté le roi de Suède vit ici depuis trois ans. Le mélange de l'esprit rationnel scandinave à la faconde vénitienne est plutôt réussi. La jeune femme est intelligente et cultivée. Passionnée aussi. Elle fait une peinture pleine d'âme et de sensibilité, ceci expliquant cela. Rien de mièvre dans son travail, aucune emphase. Un rayonnement véritable dans ses portraits grandeur nature qu'atténue sa perception toute nordique des couleurs. Bref, beaucoup de talent. Beaucoup de modestie aussi. La certitude d'un constant work in progress qui la stimule et la fait s'interroger. N'est-ce pas le but des années de formation, particulièrement aux Beaux-Arts ? 


Visite de l'atelier de Sophie, situé dans une petite cour proche du Canalazzo. Un magazzino un peu sombre mais bien agencé.Sobrement meublé d'une vieille banquette vénitienne, un tapis persan élimé, les murs de brique blanchis à la chaux, l'atelier est éclairé par une seule fenêtre. Parmi les nombreuses toiles, trois tableaux frappent l'imagination. Le plus grand représente un groupe de jeunes gens qui regardent le visiteur. C'est une interprétation de la photo-souvenir des compagnons de son père dans l'armée. leurs visages juvéniles sont tous marqués par des pensées différentes. Ils sont tout sauf légers mais rien de malsain ou de retors dans l'expression, plutôt une inquiétude ou de la lassitude. Une autre toile représente un intérieur de maison, vide mais chaleureux. Avec un je ne sais quoi qui rappelle Matisse mais un Matisse qui serait rempli des tonalités nordiques. Enfin, j'ai aimé le portrait d'un ami de l'artiste, bourru, rebelle mais poète. son visage et celui de son compagnon remplissent la toile mais aussi l'espace physique entre le spectateur et lui. Quelques modelages, des dessins. Visite intéressante. la demoiselle a des choses à dire et n'en est qu'à ses débuts.


Concours de plongeon improvisé sur le ponte della paglia


L'affaire a fait les gros titres des quotidiens locaux : des touristes ont improvisé un concours de plongeon à San Marco, sautant depuis le ponte della paglia, sur la Riva, juste en face du pont des soupirs, devant un public - de touristes - amusé, qui ne sait certainement pas que cela est interdit... La municipalité avait pourtant décidé que les lieux doivent être considérés comme sanctuarisés et s'efforce - en tout cas dans les déclarations et les textes - d'organiser la protection des lieux, symbole de la Sérénissime, lieux les plus fréquentés par la grande majorité des touristes. Le maire avait même demandé que soient dénoncés les faits les plus spectaculaires (inadmissibles ?) susceptibles de mettre en danger ce sanctuaire. 
Baignade estivale de jeunes vénitiens à Cannaregio - Circa 1880.
En voilà un, pas piqué des vers, survenu pas plus tard qu'hier qui pourrait faire sourire et rappeler aux anciens le temps où les enfants se jetaient du haut des ponts pour se rafraîchir et récupérer les piécettes qu'on leur jetait. Mais c'était autrefois, quand l'eau des canaux n'était faite que d'eau salée et que la magistrature des Eaux faisait respecter la loi et la tradition en obligeant les riverains à nettoyer régulièrement les fonds. Ce qui n'est plus le cas depuis longtemps. Du moins du côté de san Marco. Les vénitiens s'inquiètent déjà de ce qui se passera quand il fera vraiment chaud ? Tout le monde se jettera à l'eau ? Déjà, il y a quelques jours une touriste très éméchée s'est jetée dans l'eau, aussitôt repêchée par la police. On pourrait sourire donc et penser qu'il n'y a rien de mal dans ce jeu innocent après tout. Mais ce n'est pas le cas. Tout d'abord, l'eau est terriblement polluée et présente donc un risque pour la santé des baigneurs, (à moins qu'ils arrivent des bords du Gange et soient en quelque sorte vaccinés ), ensuite non dragués et curetés depuis des lustres, les canaux du sestier de san Marco sont remplis d'immondices qui peuvent être dangereux et réduisent la profondeur des canaux. Plonger depuis la hauteur d'un pont comme celui-ci pourrait avoir des conséquences mortelles. Une barre de fer rouillée, une pierre qui émerge... Enfin, si cela devenait une mode, un usage, une habitude, c'est potentiellement plus de vingt millions de visiteurs qui plongeraient dans les eaux de la lagune. Certes pas tous à la fois, mais cela ferait du monde et les microbes se régaleraient.
 
© Marco Rizzo - 2016. Tous Droits Réservés
Des solutions ? mettre les vigiles en alerte permanente ? mais on ne sait plus très bien où ils sont passés. Il faut dire qu'ils ont pas mal de travail avec la petite délinquance sur la terraferma et la chasse aux vendeurs non déclarés les occupe ailleurs. Recouvrir les canaux d'une plaque de plastique comme celles qui protègent les piscines des feuilles mortes ? pas très esthétique, ni soutenable ni économique. 

On pourrait envisager de sérigraphier les toiles avec des publicités que la Municipalité vendrait très cher. De quoi arrondir un peu plus les fins de mois des fonctionnaires locaux diront les mauvaises langues ( mais nous, à Tramezzinimag n'en sommes pas, rassurez-les ! ). Non, la meilleure solution serait d'accoutumer aux eaux de la lagune des variétés de poissons électriques, des piranhas dressés à mordre les fesses des touristes, des élevages de pantegane aussi - cette variété de rats qui pullulent à Venise depuis qu'un élu très intelligent a eu la bonne idée de vider le centre historique de ses chats protecteurs...

Trêve de plaisanterie. La meilleure solution, la seule, c'est l'éducation. Celle qu'on est censé recevoir depuis l'enfance chez soi et qui nous apprend à respecter l'espace public, la tranquillité des autres. les anglais ont cette merveilleuse expression "When in Rome, do as the romans do"... Enseigner aux aimables visiteurs qu'ils sont priés de laisser les lieux aussi beaux et intacts qu'ils les ont trouvé en arrivant, leur apprendre à ne pas faire n'importe quoi sous prétexte que Venise est unique et différente, qu'il n'y a pas de voiture et qu'être bâtie sur l'eau, être entourée d'eau, n'en fait pas une plage publique, une pataugeoire pas plus qu'un solarium ou un baisodrome. Venise n'est pas une déchetterie, une aire de pique-nique, une vespasienne à l'air libre. Venise est une ville ou vivent, travaillent, étudient, dorment des vénitiens qui ne sont pas les figurants d'un parc d'attractions. D'aucuns la considèrent comme un musée à ciel ouvert. Pourquoi pas. Seulement, dans un musée, compisse-t-on les murs ? Se vautre-t-on à moitié nu pour prendre le soleil ? Est-ce qu'on s'installe à même le sol pour manger sandwiches et pizzas, laissant derrière soi canettes vides et papiers gras ? Certainement pas. 

Alors ? On ferme le musée au public jusqu'à nouvel ordre ? On instaure un quota quotidien de visiteurs à qui on applique un coup de tampon comme dans les boites de nuit ? Ou on attend que le temps et les changements climatiques fassent leur travail. La ville submergée, écroulée, anéantie fera pleurer l'univers entier qui la regrettera. Mais très vite des tour opérateurs malins organiseront des visites en bateau pour découvrir les vestiges de la Sérénissime. Au son de la musique des Pink Floyd, des figurants en maillot rayé et canotiers de paille synthétique  promèneront les touristes impressionnés au-dessus des campaniles et des bulbes. Un habile mécanisme fera même retentir les cloches à certains moments et des jeux de lumière très bien placés donneront l'impression qu'il reste une vie dans cette Venise submergée. Des chinois et des bengalis malins proposeront sur des barges débordant de marchandise des carets postales, des masques et des gondoles en plastique fluorescent, des coquillages où l'on pourra entendre la Marangona et le cri des mouettes pour quelques dollars chinois ou yankee. Tout le monde sera content et nous n'aurons plus à nous préoccuper de la sauvegarde de Venise. Enfin.

© Marco Rizzo - Tous Droits Réservés
Prenons tout cela avec humour et détachement, amis lecteurs. Nos temps sont incertains et les barbares parmi nous depuis belle lurette. Depuis la nuit des temps les civilisations se sont nourries de ces bachibouzouks incultes et les ont assimilés. Qui dans l'empire romain fut plus romain que les citoyens de Rome si ce n'est le wisigoth converti aux délices et au raffinement de l'Urbs Roma ? Oui, à voir le comportement des hordes de touristes, on peut certes douter de leur assimilation mais Venise s'en remettra ou se sabordera.

© Marco Rizzo - Tous Droits Réservés
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13 juin 2016

Chronique de ma Venise en mai (4)

10 mai.
Souvenir de ce dimanche électrique de 1981 où François Mitterrand fut élu président de la république. Il y a 36 ans. Déjà. Si mon frère se réjouissait comme des millions de français, le jeune bourgeois réactionnaire que j'étais alors était plutôt en colère. Non pas que j'eusse préféré Valéry Giscard d'Estaing, mais je ne voyais dans le nouvel élu qu'un imposteur, violent opposant de de Gaulle et représentant de tout ce qu'à l'époque je détestais. Puis, les années passant, j'ai appris à connaître l'homme, l'intellectuel, le penseur et à comprendre combien les véritables hommes d’État ne trahissent jamais leurs convictions même quand on les voient changer programmes et idées. Mais, Tramezzinimag n'est pas le lieu pour parler politique. François Mitterrand a été une des personnalités françaises les plus détestées mais c'était une sacrée personnalité. Ce que je retiens plus de trois décennies après son élection, c'est la stature intellectuelle et philosophique du personnage. Son amour pour Venise, son goût de la solitude et du secret.



Et puis, cette romanesque histoire dont le décor fut souvent vénitien presqu'autant qu'il se déroula dans les palais nationaux éloignés des médias et du public... Mazarine cachée à la France mais secret de polichinelle à Venise et dans bien des salons parisiens... C'est l'Altanella, la trattoria favorite du président qui m'a fait penser à tout cela. Et puis les roses du jardin visité avant-hier...


Je me souviens de cette rencontre fortuite avec le président en fin de mandat, non loin de la Punta della dogana, côté Zattere. J'avais décidé d'aller fumer ma pipe sous le lampadaire de la pointe comme souvent. En passant le petit ponte de l'Umiltà près de la fondamenta qui longe les jardins du séminaire, j'aperçus le peintre Zoran Music et son épouse, Ida Barbarigo. Je leur avais été présenté lors d'un vernissage à la galerie où je travaillais. Ils parlaient avec une dame que je ne connaissais pas et répondirent chaleureusement à mon salut. Un peu en retrait, un homme assez âgé,portant un élégant chapeau, regardait le Bacino de san Marco, deux hommes se tenaient non loin de lui. Je reconnus aussitôt la silhouette si particulière : C'était le président. Je trouvais splendide la manière qu'il avait de se tenir face à la lagune. Il regardait un joli voilier qui passait en direction de San Giorgio. Il vint vers notre groupe. Intimidé, je fis une sorte de volte-face un peu nerveusement, ce qui fit se rapprocher avec l'air menaçant un des hommes qui étaient restés près du pont. François Mitterrand fit un bref geste de la main gauche et le garde du corps s'arrêta net. J'aimais instantanément le personnage, son geste impérial, le demi-sourire qui éclairait son visage quand je m'approchais pour le saluer, Ida me présentant au chef de l’État. Les quelques pas que nous fîmes tous ensemble suivis par les gardes du corps sont restés dans ma mémoire, mais ils n'ont certainement pas laissé un souvenir impérissable au président... Je bafouillais, je ne parvenais pas à répondre simplement à ses questions. Un véritable niais. Cependant, le président, qui devait être habitué à ce genre de comportement et s'en amusait certainement, entretenait la conversation. Sa simplicité autant que sa prestance ajoutaient à ma timidité.


Ma première pensée quand je fus en face de lui qui me serrait la main fut pour ce geste de folie que j'avais eu le soir de sa victoire. Dans Bordeaux qui clamait bruyamment sa satisfaction, le pavé des Chartrons où je vivais restait plutôt silencieux, ses habitants atterrés imaginaient déjà le vainqueur chausser les bottes de Staline et enterrer leur liberté. Je ne sais pas comment j'ai pu y parvenir, mais m'étant saisi d'un grand crêpe noir de deuil et d'une des échelles de la loge du gardien, j'avais réussi à grimper sur la statue de Jeanne d'Arc (...) qui trône devant la maison et l'avais couverte du grand voile noir, enfin juste la tête de bronze de la sainte héroïne, car la sculpture est de taille... j'étais encore juché sur le piédestal quand des supporters du vainqueur qui passaient en voiture s'arrêtèrent, des types en sortirent, menaçants. Heureusement pour moi, au même moment surgissait un camion de police-secours. Les types remontèrent aussitôt en voiture et je regagnais, piteux, la maison devant les agents goguenards... Jeunesse irraisonnée...

J'aurai dû lui raconter cela comme on confesse une faute et solliciter son absolution... Mais c'est lui qui parlait. Il m'avait demandé d'où je venais, ce que je faisais à Venise, s'intéressa au sujet de mon mémoire, puis je me souviens qu'il me montra la vue d'un grand geste ample. Le ciel était splendide ce soir là, une gamme de bleus sombres et de violets tachés de rouge carmin. Une merveille. La lumière, les sons qui nous entouraient, la voix du président... j'ai tout cela présent comme s'il s'agissait d'aujourd'hui... Comment ne pouvais-je pas être séduit et ce qu'il évoquait. Je savais qu'il logeait au palazzo Balbi-Valier, chez son amie Ida Barbarigo. Il avait habité à la Giudecca, chez le comte Volpi, mais suite à un désaccord qui frisa l'incident diplomatique, il n'y était plus. Tout le monde le savait à Venise mais je ne m'attendais pas à le rencontrer et encore moins à parler avec lui. Ils me laissèrent sous le lampadaire et continuèrent leur promenade en attendant le dîner dans une trattoria des environs...



Quelques années plus tôt, en juin 83, il était venu officiellement, à l'invitation du président Sandro Pertini à l'occasion de l'inauguration de l'exposition 7000 Anni di Cina a Venezia, qui permit au monde de découvrir, entre autres merveilles, les incroyables sculptures à tailles humaine des cavaliers et fantassins des armées de l'empereur de Chine. Roland Dumas, alors son ministre des Affaires étrangères l'accompagnait. L'épouse et le fils du ministre étaient là aussi. On m'avait demandé de les promener dans la ville pendant la manifestation. Ce fut finalement le vice-consul de l'époque qui s'en chargea. J'étais resté chez moi du coup, un peu dépité de rater une occasion d'utiliser l'Ile de France, le bateau du Consulat et de rencontrer le président au palais des doges...

11 juin 2016

Le secret professionnel de l’île la plus secrète de Venise, la Giudecca


Dimanche dernier, mon ami Francesco Rapazzini était l'invité du 219e numéro de Secret Professionnel, l'émission de Charles Dantzig, pour parler de l'île de la Giudecca sur laquelle il a écrit de très belles pages pour le magnifique ouvrage publié par les éditions Robert Laffont pour la collection Bouquins. Francesco est écrivain, vénitien d'origine, mais aussi journaliste, aussi sait-il parfaitement parler à la radio. C'est toujours un plaisir de l'entendre avec son accent italien que je le soupçonne d'entretenir alors qu'il vit en France, à Paris, depuis vingt-cinq ans. Coquetterie ? Non pas, juste un indicible rappel de son appartenance. Il est né de père milanais mais a grandi auprès de sa mère à Venise, à la Giudecca précisément, et encore plus précisément dans la maison même de Giorgio Baffo, du moins son casino sur la Fondamenta di Ponte Longo, une de ces maisons que les patriciens emménagèrent dès la fin du XVIe siècle pour y faire de la musique, y donner des bals et jouer aux jeux de hasard que l’Église longtemps réprima.

Lorsque je l'ai connu, au hasard d'un traghetto en vaporetto, entre le Lido et les Zattere, alors que je revenais de la Mostra du Cinéma avec un de ses amis, Francesco ne savait pas encore trop ce que serait son devenir. Il ne parlait pas le français mais il écrivait déjà. Les années passèrent, nous nous sommes perdus de vue après mon mariage. La dernière fois que je l'avais vu, ma fille Margot venait de naître. Nous n'avions jamais vraiment cessé de nous écrire, puis les lettres se sont raréfiées de ma part comme de la sienne et un jour il m'annonça sa venue à Bordeaux, dans notre appartement de jeunes mariés... C'était au début du Printemps il me semble. Je devais partir pour Antibes où m'attendaient mon épouse et notre petite fille. Ce furent trois ou quatre jours merveilleux de retrouvailles et d'amitié qui je crois furent parmi les éléments qui déterminèrent Francesco à laisser quelques années plus tard, Milan et Venise pour s'installer en France. Aucune prétention dans ces lignes.
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Crédit photographique © lauretal - Tous droits Réservés
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Je ne voudrais pas laisser à penser que je puisse être autant influent, mais je sais le raisonnement qu'a tenu à l'époque le jeune étudiant en droit un peu acteur et modèle qu'était Francesco. Tout le monde passe un jour par Venise, tout le monde y vient mais peu y restent. A chaque rencontre qui comptait dans sa vie, le jeune giudecchino se retrouvait un jour ou l'autre face à la douleur du départ de ses amis et cette sensation d'abandon s'est muée en désir de partir à son tour. Il a roulé sa bosse, exercé plusieurs métiers jusqu'à ce que l'écriture, le journalisme - talents (et virus) inscrits dans son code génétique puisqu'il est entouré dans sa famille par des artistes, des savants... jusqu’à Vittoria, sa propre mère qui est écrivain et directrice de revues - pour finalement devenir cet écrivain véritable et prolixe que nous connaissons. La vie parisienne ne l'empêche pas de rester profondément italien, et plus que cela, vénitien.
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J'invite les lecteurs de Tramezzinimag à se pencher sur sa bibliographie. Elle est dense et Francesco écrit sur des sujets fort intéressants. Nous avons à plusieurs reprises cité ses ouvrages dans les colonnes de Tramezzinimag. Lisez-le, vous m'en direz des nouvelles. C'est bien écrit, gourmand, esthétique, profond, intelligent. A son image.
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  Francesco Rapazzini parle de la Giudecca avec Charles Dantzig sur France Culture : cliquer  ICI

6 juin 2016

Venise et le théâtre du Monde

Il Teatro del Mondo... Un bien joli titre qui semble vouloir englober, surtout à notre époque universaliste, tout ce qui a trait à l'univers dans sa totalité. Il n'en est rien. Du moins pas dans ce billet consacré à une embarcation créée à Venise sur une idée de la Compagnia della Calza, grande provéditrice des fêtes et amusements de la Sérénissime jusqu'au cataclysme Buonaparte...
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Ce fameux Théâtre du Monde oublié par la plupart et révélé il y a quelques années à l'occasion d'une précédente Biennale (en 1979 exactement), par l'architecte Aldo Rossi, était une énorme embarcation, une fabrique flottante faire de bois et de cartapesta. L'architecte s'était inspiré de la construction conçue en 1564, qui ressemblait à un "coquillage flottant", véritable théâtre flottant, métaphore de la Dominante (un des noms donnés à Venise et encore mérités à l'époque). On le décora aussi en 1567 de telle sorte qu'il figurât un "char nageant" tiré par deux énormes poisons de papier mâché. Sur la scène une troupe de danseurs gesticulaient accompagnés par des jeunes gens richement vêtus qui chantaient et jouaient de la musique. 

Les gens de la Compagnia della Calza reprenaient avec cet engin scénique qui remportait à chaque fois un énorme succès, l'idée avancée pendant le carnaval de 1523 où avait été prophétisé un Déluge Universel, annonçant 500 ans, bien avant notre époque, que Venise serait indubitablement et définitivement submergée. Le déluge n'arriva pas et Venise échappa à son destin. L'évènement fut fêté par la création d'une structure ronde, flottante, qu'on baptisa "Il Mondo", sorte de moquerie officielle en guise de talisman pour se moquer des sorts funestes et des prophètes de malheur. Prudent, le Sénat institua la Magistrature des Eaux qui reçut la charge de surveiller et protéger ce miracle d'une ville bâtie sur l'eau. Au fil des années, cette surveillance, proche des peurs médiévales et de leurs remèdes, devint constante et absolue afin d'éloigner à jamais tout ce qui pourrait donner raison à la prophétie.

Ancré à la Pointe de la douane en 1979, la structure de bois conçue par Aldo Rossi à l'occasion de l'exposition "Venezia e e lo spazio scenico", dans le cadre de la Biennale d'architecture, le Théâtre du Monde fut utilisé l'année suivante par le Settore Teatro pour la première édition du nouveau Carnaval de Venise, puis transporté de l'autre côté de l'Adriatique, au festival de Théâtre de Dubrovnik. Comme l'expliquait son concepteur : " Le projet pour le Théâtre du Monde se caractérise par trois faits : avoir un espace utilisable précis bien que pas précisé, se disposer comme volume selon la forme des mouvements vénitiens et être sur l'eau. Il apparaît évident que sa principale caractéristique est d'être sur l'eau, tel un radeau, un bateau : la limite ou le bout de la construction de Venise ".
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Je me souviens être monté sur le balcon qui faisait le tour de la construction. On donnait un concert de musique vénitienne. Par les fenêtres, sous un ciel étoilé de pleine lune, on pouvait voir passer les vaporetti et les ferries sur le canal de la Giudecca et le Bacino de san Marco. C'était comme se retrouver sur le pont d'un navire qui croisait d'autres embarcations. En fermant les yeux, à l'intérieur du théâtre, on se sentait comme dans une salle de concert, sobre, petite mais où l'acoustique faisait se refléter et rebondir les sons du dehors, la musique, le clapotis de l'eau et ce sentiment de flottaison mêlé à la beauté de la musique, le parfum des femmes élégantes qui nous entouraient, les odeurs du bois de la charpente... Tout était miraculeux, particulièrement réjouissant. On était là, en 1980 mais on se sentait aussi au XVIe siècle. Un des nombreux miracles de poésie dont on est parfois témoin à Venise. "Un capriccio veneziano" comme le décrivait encore son inventeur.
"L'édifice est l'élément premier sur lequel se greffe la vie. 
La réalité physique de ce qui nous entoure, l'architecture, est la mémoire construite de l'action humaine :pour voir la réalité comme une fiction qui, en retour, devient l'outil avec
 lequel se construisent de nouvelles réalités."
 Aldo Rossi

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