24 avril 2015

Coups de Coeur (48) : des bonheurs à lire

Le temps passe à une vitesse vertigineuse. les gens de ma génération ont pris l'habitude de dire que "le temps semble s'accélérer"... Est-ce l'âge justement qui donne ainsi cette impression que tout se précipite et que nous semblons parfois dépassés par ce rythme endiablé ? Toujours est-il que les billets de Tramezzinimag se font rares et que - j'en demeure à chaque fois flatté autant que désolé - vous êtes nombreux à me réclamer quelques lignes et certains regrettent la régularité d'autrefois, dans les premières années du blog. J'avais certes moins à faire, peu d'activités prenantes et le choix de lâcher prise après une vie professionnelle assez mouvementée dans des domaines dort divers. Les Coups de Coeur furent un temps la rubrique la plus lue par mes lecteurs francophones mais aussi suivie par des vénitiens au point qu'on me sollicitait pour des Publi-rédactionnels. Ils ne parurent jamais sans la mention légale et toujours en dehors de cette rubrique. Quelques lectures récentes m'ont donné envie de renouer avec cette page régulière que je vais tâcher de suivre - régulièrement -  à nouveau. Le numéro 48 est donc consacré aux livres. Bonnes lectures.

Olivier Barde-Cabuçon
Humeur noire à Venise
Éd. Actes Sud, coll. Actes noirs
336 pages - 22 € 
Coup de cœur pour la 4e enquête du commissaire aux morts étranges et du moine hérétique au sein de la Sérénissime du XVIIIe siècle. Des pendus qui se balancent sous les ponts de Venise, un comte que l’on a fait le pari d’assassiner dans son palazzo. Autant de raisons pour que Volnay, le commissaire aux morts étranges, quitte Paris et réponde à l’appel au secours de Chiara, son ancien amour. Il espère aussi, par ce voyage, chasser l’humeur noire de son assistant, le moine hérétique, plongé dans une profonde dépression. Mais, dans la Venise du XVIIIe siècle qui agonise lentement en s’oubliant dans de splendides fêtes, les rencontres et les événements ruissellent d’imprévus. Une jeune fille travestie en garçon, un auteur de théâtre, un procurateur de Saint-Marc manipulateur et son énigmatique fille entament le plus sombre des bals masqués. Entre rêve et réalité, tragédie et comédie, Volnay et le moine se retrouvent confrontés à des assassins non moins qu’à leurs démons. De palais en canaux, de confidences en manigances, les crimes semblent insolubles, les personnages effrayants ou attachants. L’intrigue est parsemée d’indices sur la ville de Venise, ses usages, sa gouvernance, son histoire. Entre décadences et apparences, les descriptions sont une invitation au voyage dans la Cité des doges tandis que l’enquête policière oblige les protagonistes à baisser leurs masques. Un très bon moment de lecture ! Olivier Barde-Cabuçon vit à Lyon. Son goût pour les intrigues policières et son intérêt pour le XVIIIe siècle l’ont amené à créer le personnage du commissaire aux morts étranges, dont trois enquêtes sont déjà parues dans la collection "Actes noirs" : "Casanova et la femme sans visage" ( Prix Sang d’encre 2012), "Messe noire" (2013) et "Tuez qui vous voulez" (2014).
(Mireille Sanchez)

Alfred
Italiques
Ed. Delcourt, 2014
 "Italiques n'est qu'une proposition. Pas l'Italie, mais une vision affective et subjective de mes Italie, à travers des lieux dans lesquels j'ai grandi, vécu ou suis mort. La région des Cinque Terre où sont plantées mes racines familiales, Venise où j'ai vécu et appris à être père et Naples dans laquelle je me suis vu disparaître puis renaître. Ces trois endroits ont fait une partie de ce que je suis." C'est ainsi qu'il présente et définit ce magnifique opus, le sympathique et talentueux Alfred, dessinateur de son état, italien d'origine installé en Aquitaine depuis lurette. Je connaissais son travail pour avoir arpenté jusqu'à sa fermeture la fabuleuse librairie de BD (et de littérature jeunesse), Oscar Hibou dont la simple évocation du nom suscite toujours en moi beaucoup d'émotions. Et un regret, celui de n'avoir pas pu y faire venir Hugo Pratt qui m'avait promis d'y venir faire une étape. Fondée par Pierre Geneste et par le regretté Manuel Cendoya qui fut le parrain attentif et joyeux de mon fils Jean, la librairie était le temple de la BD et j'y ai découvert les œuvres d'Alfred avant de le rencontrer, quelques années plus tard (et il y a presque un an) à l'occasion de la 9ème édition du Festival regard, la Bande dessinée autrement. Le prolifique Alfred exposait son travail sur les parois chaulées d'une ancienne église depuis longtemps désaffectée, que Bordeaux consacre aux arts plastiques. Une révélation. Non seulement le travail présenté, mais l'artiste. Sa faconde, sa sensibilité, sa gentillesse et la qualité de son trait, cette poésie qui se dégage de ce qu'il dit et puis un sens de la couleur que n'ont pas toujours les graphistes de la corporation des auteurs de bande dessinée. J'ai rencontré autrefois à Venise le grand Moebius avec sa Venise céleste, puis le père de Corto Maltese (Cf. Tramezzinimag, du 22/05/2007), Alfred est le troisième dans le panthéon de Tramezzinimag. Comme ses illustres prédécesseurs, son rapport à l'Italie est original, rempli de poésie et de charme. 

Alfred
Come Prima
Ed. Delcourt, 2013
Prix Fauve d'Or au Festival d'Angoulême en 2014 pour son autre très bel album, Come Prima paru en 2013, Alfred est un autodidacte qui s'inscrit naturellement dans la mouvance de Pratt, en ce qu'il voyage en même temps que ses personnages. S'il a fait parfois appel à des scénaristes, cet album débordant de senteurs et de lumière, confirme ses talents d'écrivain.  Son Come Prima qui se déroule dans les années 60, est l’épopée de deux frères, Fabio et Giovanni, que tout oppose. Immigrés en France de longue date, leur père venant de mourir, ils prennent la route en Fiat 500 vers leur Italie natale. Road trip fraternel, cet album raconte avec justesse l’ambiance d’une époque et les intemporelles douleurs nées de blessures familiales trop souvent enfouies et jamais vraiment cautérisées... N'attendez-pas, précipitez-vous chez votre libraire !

Patrice Ordas & Laurent Gnoni
La Vénitienne (Vol. 1)
Ed. Grand Angle, 2014
Une aventure de cape et d'épée noire et torturée dans la majestueuse Venise des Doges du XVIe siècle annonce le Communiqué de presse de l'éditeur. Cet album paru il y a un an est arrivé sur mon bureau un jour de nostalgie. Venise me manquait, le temps était maussade et mon inspiration en dessous de zéro. Lire une bande dessinée se déroulant à Venise était un bon remède. Pourtant j'ouvrais l'album avec une certaine réticence. Combien d'auteurs se sont déjà servis de la Sérénissime comme décor. Hormis les grands, la plupart des auteurs de BD se permettent de terribles libertés avec l'image de la ville, avec son histoire aussi, ne gardant d'elle le plus souvent que la caricature, les masques, les rats, les histoires d'alcove truculents, du poison, des femmes et du sang... en dépit de quelques raccourcis et de certaines erreurs architecturales, La Vénitienne tient la route. L'histoire telle que la présente le communiqué de presse : nous sommes en 1496, Venise est "grande et riche". Dirigée par un doge, la faiblesse de ce dernier "est d'aimer sa nièce, Constantza, qu'il couvre de présents. Magnifique et capricieuse, elle use de ses charmes pour tout obtenir de son oncle." Alors que la fortune du doge (Agostin Barbarigo ? C'est en réalité celui qui régnait cette année-là) se réduit, mettant Venise en danger, il "accepte pour la dernière fois d'offrir à sa nièce la gigantesque fête annuelle de printemps". Mais la misère et la vermine rôdent dans les bas-fonds de la Sérénissime. Et, à l'occasion de ce grand bal costumé, Lorenzo, le Barbier, le plus craint des bandits du royaume souterrain, décide de s'inviter pour dérober le joyau de Venise, Constantza... Les couleurs sont bien choisies, le trait vif et moderne, un soin particulier visiblement pour les décors (en dépit de la grosse erreur du livre : la présence de la basilique de la Salute et de la Pointe de la Douane, toutes deux construites cent ans plus tard...). Ce premier volume est sympathique, agréable à lire, avec un scénario bien ficelé, très visuel. Pour un public d'adultes et d'adolescents.

Thierry Clermont
San Michele
Ed. Le Seuil, 2015
Accompagné et guidé par la mystérieuse Flore, le narrateur flâne dans l’île-cimetière de Venise, quatre saisons durant. Fasciné par les ombres errantes de San Michele, les variations de lumière, la gamme des ocres, il évoque ici aussi bien les personnages illustres qui y reposent depuis deux siècles que les anonymes (princesses russes, jeunes ballerines, bambins, soldats, ambassadeurs, aviateurs…). L’occasion de retrouver Stravinsky et Diaghilev, Ezra Pound, Joseph Brodsky, le compositeur engagé Luigi Nono, D’Annunzio et sa muse, le peintre Zoran Music, Aragon, qui faillit mourir à Venise, Richard Wagner qui y rendit son dernier soupir. En arpentant ce parc fleuri dominé par les cyprès, en évoquant ses souvenirs personnels, le narrateur nous fait aussi découvrir des poètes oubliés ou suicidés, des musiciens, des épisodes peu connus de la vie de Casanova, de Chateaubriand ou de Henry James. Mais les morts demandent aussi leur part de vie... Le dialogue à travers les siècles va ainsi être dangereusement troublé par les délires et les hallucinations de Flore, personnage réel ou sorti de l'imagination débridée de l'auteur, jusqu’au drame annoncé. Une sorte de guide du cimetière assez bien documenté écrit avec maestria par ce journaliste du Figaro dont on sent au détour des pages l'attrait pour la Sérénissime. Quelques réserves cependant sur les pages où sont dépeintes les frasques amoureuses d'une Vénus un peu nymphomane dont l'exubérance un peu vulgaire sert de fil conducteur à l'ouvrage. L'auteur a certainement voulu éviter l'ennui qu'on aurait pu ressentir à suivre ses pérégrinations dans les allées de l'île-cimetière. Un hommage à Sollers ? (Dieu combien je supporte peu ces pages sensées ériger l'érotisme en style littéraire respectable et qui ne sont que de la pornographie verbale sans aucun inétrêt). Clin d’œil à Casanova peut-être ? Exercice périlleux en tout cas, assez conventionnel finalement, qui n'ajoute rien au livre mais n'enlève rien non plus au talent de Thierry Clermont. Aller avec lui et en compagnie de l'insupportable Flore à San Michele est loin d'être un pensum ! Agréable moment de lecture.

Nedim Gürsel
Les écrivains et leurs villes
Ed. Le Seuil, 2014
Reprenant ses vagabondages à travers les villes où vécurent les grands écrivains, outre les steppes de Gogol et le Moscou des poètes, l'Allemagne de Goethe et Kafka, la Méditerranée de Camus et de Darwich, l'auteur nous emmène dans la Venise  des écrivains. Ce n'est pas la première fois qu'on s'attelle ainsi aux rapports de l'écrivain avec Venise, mais c'est la première fois à ma connaissance qu'on le fait aussi poétiquement. Derrière les écrivains cités dont on suit la vie vénitienne, on sent parfaitement Nedim Gürsel et son sentiment pour la cité lagunaire.  Les trois premiers chapitres sont consacrés à Venise. Un régal. De nombreux détails, de poétiques évocations et toujours beaucoup d'amour pour ces hommes de lettres et pour la Sérénissime. Ces pages se lisent avec bonheur et reprennent vie devant  nos yeux tous ces personnages devenus par la plume de cet auteur turc de véritables héros de roman : d'Aragon, dont il décrit avec beaucoup de finesse les errements à la suite de l'excentrique milliardaire Nancy Cunnard, àHemingway et à Proust. De jolies rencontres dont le lecteur se régale. Comme une invitation au voyage...

Bernard Pignero
écrivain.
Dans les Coups de cœur de TraMezZiniMag, il n'est jamais arrivé de mettre en avant une personne comme vous ou moi. Pourtant, l'idée de présenter, simplement, au milieu de recommandations de lectures ou de disques, un auteur dont j'apprécie à chaque fois les opus et que je ne connais encore qu'à travers ses livres et la dédicace de ses envois, me tentait depuis longtemps. Une amie commune, Cécile Odartchenko, poète et éditeur (elle dirige les Éditions les Vanneaux et la somptueuse revue Première Ligne) m'a un jour fait lire Mélomane, un roman paru en 2011 et recommandé en son temps par TraMezZiniMag (billet du 28/05/2013 : ICI). Un régal. J'ai lu et relu ce roman dont certains passages mériteraient un article rien que pour s'en délecter, et que j'ai plusieurs fois offert et recommandé. De lui, j'ai reçu aussi, toujours avec une sympathique et argumentée dédicace, L'Oeil nu, un recueil plus ancien paru aux Éditions HB en 2004. Un régal là-encore sur lequel je reviendrai dans un autre billet tant j'ai envie d'en dire de bonnes choses. Bernard Pignero a aussi publié en 1998, Les mêmes étoiles dans la collection blanche chez Gallimard. Bernard Pignero vit loin des cénacles parisiens. Discret, il écrit et il publie. Et c'est de la littérature, de la vraie. Lisez-le, chers lecteurs, vous allez adorer.

7 avril 2015

Deux villes où déchirer les fleurs...

Reflets - Venise 1980 © Lorenzo Cittone - Tramezzinimag
Toute comme Istanbul, je porte toujours en moi Venise et je n’ai pas manqué de le rappeler dans l’exergue du roman que j’y avais écrit : "À Istanbul, parce que c’est là que j’ai commencé à écrire. À Venise, parce que j’ai failli y cesser d’écrire." 
Ces mots de l'écrivain turc Nedim Gürsel (auteur des "Turbans de Venise" paru en 2001)* ont une étrange résonance dans mon esprit. Non seulement parce qu'il cite deux des villes qui marquent à tout jamais mon panthéon familial et dont je ressens la force de l'attachement qui les lie à ma famille. L'air de Constantinople comme celui de Venise a été le premier à s'insinuer dans les bronches de tant de membres de ma famille et notre sang en a été imbibé pendant des siècles. Les autres cités du monde, si elles ont laissé leur empreinte n'ont pas marqué notre culture familiale avec autant d'acuité.

Istanbul représente le pays natal de notre famille, le lieu de ses activités dans un passé lointain - du temps encore de Byzance prétendait mon grand-père - celui que l'on quitte par force au moment de la révolution, où la vie qui grouille, gronde, vous emporte vers des rêves de vie et un passé joliment romancé par les femmes de la famille, toutes un peu sorcières, un peu poètes. Une ville envahie par un infini tumulte, défigurée par les temps modernes mais où subsiste encore la trace des miens autour de Galata. Les petits restaurants de poisson de Kandilli ou les soirs d'été aux îles des princes. Venise, c'est l'autre monde, celui d'où on vient, qui nous a donné ce patronyme di Venezia qu'on peut lire dans de très anciens registres, celui où le soleil se couche, la vieille cité inchangée depuis le XVIe siècle, la belle endormie livrée chaque nuit aux spectres et au silence. Deux villes maritimes, l'une traversée par la tranchée bleue du Bosphore, l'autre quadrillée par ses canaux où la vase monte. Et les navires à gros tonnage qui remontent le canal de la Giudecca sont  les mêmes que ceux qui s'avancent aux pieds de Péra et de Cihangir, sur ceux qui les précédèrent, les hommes et les femmes de ma famille, leurs domestiques, leurs marchandises, leurs rêves et leurs aspirations firent souvent le voyage... 

Sentir depuis toujours, avec plus ou moins d'acuité, combien cet orient et cet occident se mêlent dans mon sang et sont constitutifs de ce que je suis aujourd'hui et que je dois transmettre à mon tour avec mes mots... Mais revenons à l'écriture. Comme l'illustre directeur de recherches au CNRS, j'ai failli cesser d'écrire à Venise. Je ne suis pas le seul. J'ai souvent comparé la vie à Venise comme celle qu'on menait autrefois en Afrique. Une qualité de vie unique, la lenteur, l'ennui, la facilité et ce côté matriciel lié là-bas au climat, à Venise à la présence de l'eau, tout concourt à détourner de l'action. Sauf à brûler intérieurement de la nécessité d'exprimer son art et de posséder en soi un projet établi, on perd peu à peu la détermination et le notion du temps. Tout s'estompe et la beauté de la lumière, la douceur de l'air, le rythme de la vie quotidienne ont bien vite raison de nos résolutions. Un "à quoi bon ?" s'insinue dans notre tête et plus rien de ne se construit du livre qu'on sait pourtant porter en soi... 

Mais Venise n'est pas une prison et les bonheurs qu'elle dispense ne sont pas des poisons. Il suffit de s'en éloigner pour se reprendre en main et pouvoir revenir avec une provision de détermination et, à mon époque, de papier ligné, d'encre et de carnets de notes. 

Ce qui m'a sauvé - j'entends déjà les rires ironiques et les sourires gênés - ce sont les chants de Taizé et la musique sacrée de Vivaldi. Mon passage dans la communauté fondée par Frère Roger Schültz sur la belle colline de Taizé en Bourgogne né du plus pur hasard - mais peut-on croire au hasard ? - un livre découvert un soir dans la petite chapelle des sœurs protestantes du Brillac, dans leur joli petit ermitage de Mamré, aujourd'hui disparu où mon groupe d'étudiants passait quelques jours, que je feuilletais. Ces lignes du prieur marquèrent ma vie de jeune homme à tout jamais :
"Depuis ma jeunesse, jamais ne m’a quitté l’intuition qu’une vie de communauté pouvait être un signe que Dieu est amour, et amour seulement. Peu à peu montait en moi la conviction qu’il était essentiel de créer une communauté avec des hommes décidés à donner toute leur vie, et qui cherchent à se comprendre et à se réconcilier toujours : une communauté où la bonté du cœur et la simplicité seraient au centre de tout."
Réconciliation... Quel vocable fondamental. le lien vers cette unité que tout homme à l'aube de sa vie doit chercher à façonner s'il veut servir à quelque chose, dans un monde qui prend un malin plaisir à brouiller les pistes et encense tout ce qui est contraire à cette unité vitale. S'en suivirent de nombreux séjours dans la communauté, et la participation à plusieurs sessions du Concile des jeunes aujourd'hui oublié, qui inspira à Jean-Paul II les Journées Mondiales de la Jeunesse. Paris, Barcelone, Rome, Londres. Nous chantions pendant des heures ces belles litanies, lancinantes oraisons qui nous vidaient de toute impureté, de tout l'encombrant inutile de nos vies. Nous faisions silence aussi. 

Parpaillot de cœur et de formation, je rencontrais l'attrait de la prière et du silence. Cela me sauva de moi-même bien des fois et cela m'aida à survivre à Venise où, loin des miens, loin de ma vie d'avant, je sentais qu'il me fallait bâtir autre chose et travailler à unir toutes ces facettes de moi-même qui s'agitaient dans le plus grand chaos... Ces chants résonnent encore dans mon cœur quand je marche dans les rues de Venise. Il en est de même de certaines pièces musicales de Vivaldi, découvertes à Venise : le Gloria et le Magnificat, le Nisi Dominus avec cet admirable Cum dederit interprété par James Bowman et que personne depuis n'a jamais aussi bien chanté - mis à part la merveilleuse Margaret Zimmermann qui le chanta pour moi un jour d'automne, entre le traghetto et sa jolie maison du campo San Polo. 

Ces musiques m'amenèrent chez les bénédictins de San Giorgio in isola et parfois aux offices de la communauté grecque de l'autre San Giorgio dite aussi San Nicolo dei Greci (du nom de la scuola près de laquelle l'église a été construite par Sante Lombardo), la cathédrale orthodoxe... "Étancher à des sources impollues ma soif de silence, de solitude et de beauté" ai-je noté, lyrique et passionné, dans mon journal, quelques jours après mon installation à Venise. Je ne connaissais pas encore ces jolis vers d'Aragon mais l'intuition qui me guidait en distillait la liqueur dans mon âme :
Celui qui croit pouvoir mesurer le temps avec les saisons
Est un vieillard déjà qui ne sait regarder qu'en arrière
On se perd à ces changements comme la roue et la poussière
Le feuillage à chaque printemps revient nous cacher l'horizon


[...]


Écarquillez vos yeux ne laissez pas perdre cette minute
Je l'entends votre rire au paysage découvert J'entends
Dans votre rire et votre pas l'écho des pas d'antan
Une autre fois la clameur des jeux qui devient le cri des luttes


Une autre fois la possession qui commence Une autre fois
Ce plaisir de l'épaule à l'image du pont passant les fleuves
Cette jubilation de l'effort à raison de l'épreuve
La nuit qui se fait plus profonde à la nouveauté de la voix


Tu ne te reconnais guère au petit matin dans les miroirs
Avant que la vie ait repris descends dans la fraîcheur des rues
Il n'y a plus qu'un peu de brume où tremble un passé disparu
Un vent léger a mis en fuite le dernier journal du soir
N'est-ce pas dans le Roman inachevé d'où sont tirés ces vers, que le jeune Aragon fou amoureux - il tenta de se suicider à Venise - de la belle milliardaire Nancy Cunard, femme de lettres, éditrice (elle publia les Cantos d'Ezra Pound) et anarchiste que mon amie, la regrettée Dachine Rainer avait bien connu et dont elle me parla souvent lors de nos promenades poundiennes, écrivit ces strophes sur Venise ? :
Car nulle part comme à Venise on se sait déchirer les fleurs
Nulle part ne se brise comme à Venise la douleur
Chante la beauté de Venise afin d’y taire tes malheurs
...

* : TraMezziniMag reviendra dans les prochains jours sur cet auteur à l'occasion de la sortie au seuil de son nouvel opus dont le titre et le sujet parlent à votre serviteur.

Souvenirs en vrac (1)

Bordeaux-Venise, train de nuit via Marseille, Vintimille, Milan... Vingt deux heures de voyage. Une expédition. Combien de fois ai-je fait ce trajet dans les deux sens ? Assez souvent pour connaître chaque gare, chacun des paysages traversés. Assez souvent pour devenir familier des contrôleurs et des douaniers... Ainsi, le train restant près d'une heure en gare de Vintimille où était alors la frontière avec la vérification des papiers d'identité et parfois la fouille des bagages, j'avais pris l'habitude de descendre du wagon, laissant mes bagages dans le compartiment et je sortais de la gare pour acheter un journal, du tabac ou des cornetti. J'adorais l'arrivée en Italie. la lumière qui soudain se faisait plus joyeuse, les cloches qui sonnaient la messe du matin... Combien de fois ai-je voyagé seul, les fenêtres grandes ouvertes, fumant des Craven A debout dans le couloir... Il y avait un wagon-restaurant le soir et des vendeurs ambulants la journée... Mon amour des longs voyages, de la lenteur et du train en général vient de ces nombreux allers et retours effectués entre 1978 et 1986... Le direct de nuit Bordeaux-Vintimille-Venise n'existe plus faute de voyageurs...

Une adolescence dévolue à la beauté, à l'esthétique et aux mots. C'est ainsi que je puis qualifier ces années d'avant l'âge adulte où j'eus la chance de pouvoir voyager souvent. Ce fut l'Angleterre d'abord et la découverte d'un art de vivre dont je ne me suis jamais plus lassé. Puis la Grèce et la Turquie. Toujours en train. C'étaient les années glorieuses de la carte Inter-Rail qui permettait aux jeunes gens de voyager dans toute l'Europe pour presque rien. Sac au dos rempli de livres et de carnets, nous partions faire le Grand Tour nous aussi. Avec moins de moyens que nos prédécesseurs mais avec autant d'enthousiasme. Il fallait traverser le rideau de fer virtuel qui nous séparait de l'Europe centrale. Le passage de la frontière yougoslave ou bulgare nous donnait mille frayeurs. les miradors, les soldats avec les chiens au petit matin, les barbelés le long des voies aux postes-frontières... Nous étions farouchement anti-communistes, jeunes bourgeois aisés, trop raffinés pour être sensibles à cette mythologie nouvelle qui semblait devoir durer mille ans. Mais l'objectif de nos voyages c'était la Grèce... Le berceau de notre civilisation. La découverte des lieux dont nous avions rêvé : Mycène, Olympie, Sparte, Delphes, Epidaure, Athènes... Puis les îles, Rhodes (ah ! les plages désertes aux pieds de l'acropole de Lindos...), Samos... Et enfin la Turquie, Constantinople, Smyrne, Ephèse... Sur les pas de nos héros, de Ulysse à Saint Paul... Et toujours la recherche esthétique, le goût pour la beauté. Celle de la nature, celle des êtres, l'art, les vestiges du passé... Une éducation du goût et des sentiments. Nous dessinions, nous prenions des notes. Ivres d'une liberté nouvelle, séduits par la lumière, grisés par mille rencontres improbables, nous pensions être des génies parce que nos enthousiasmes produisaient parfois quelques jolies phrases ou de charmants croquis. Et puis, pour moi, il y eut Venise, comme un destin. Ma passion pour elle coulait dans mes veines et je ne l'avais su que très tard, après m'y être arrêté au retour d'un énième voyage en Grèce. J'avais trouvé mon Ithaque et dans Ithaque je me suis construit.

Beaubourg n'avait pas dix ans. Notre connaissance de l'art moderne se limitait à Picasso et Kandinski. Le voyage à New York était encore un rêve inaccessible et on ne nous avait rien montré à l'école. J'aimais Nicolas de Staël et mon père connaissait Balthus. Pour ma part, je ne connaissais rien encore mais je désirais tout voir. Bordeaux, avec son CAPC voulu par Jacques et Micheline Chaban-Delmas et animé par le génial Jean-Louis Froment m'avait pourtant montré la voie... Mais c'est Peggy Guggenheim qui m'apporta avec ses collections, tout ce qui m'était nécessaire pour comprendre l'art moderne puis l'aimer. Rien à voir avec les œuvres-investissements de Pineau qu'il montre dans les magazzini de la Dogana ou au Palais Grassi. Dans les années 80, la Collection Guggenheim était entre les mains d'un couple d'anglais charmants qui avaient travaillé avec la milliardaire. Sa présence se faisait encore sentir dans la maison et il y avait peu de visiteurs. Le célèbre Angelo della Città de Marino Marini était déjà à sa place au bord du grand canal. Et Magritte, Picasso, Kandinski, Brancusi, Dali, Pollock et Calder, mais aussi les italiens (vénitiens) Lucio Fontana, Santomaso et Emilio Vedova que j'aurai plus tard la chance de rencontrer à plusieurs reprises... Je les ai tous découvert là, dans les salles de ce palais jamais achevé. J'ai conservé le ticket de ma première visite. On rentrait gratuitement alors. Il est collé sur une page de l'un de mes carnets de voyage. C'était en 1979, avec mes parents. Peggy était encore vivante.
à suivre...

4 avril 2015

Ettore Tito, un napolitain séduit par la lumière de Venise

Né à Castellamare di Stabia, près de Naples, en 1859, Ettore Tito mourra à Venise en 1941. Il repose dans l'église des Scalzi, près de la Ferrovia. Entré très jeune à l'école des beaux-Arts de Venise, il aime à dessiner la vie quotidienne de la Sérénissime, ses petites gens, ses anecdotes. Peintre de cette école "vériste" dont le plus célèbre représentant est le vénitien Giacomo Favretto, son condisciple à l'Accademia. Cette école naturaliste qui ne cherche pas à embellir la réalité mais rend poétique les petits riens d'une vie devenue souvent difficile depuis la chute de la république et la ruine de la ville. 



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