25 mai 2016

Le Christ à Emmaüs, d'une salle à manger à une église...


Le fringant NH Gerolamo Priuli n'a pas trente ans mais il est déjà très riche.  Aîné d'une famille de patriciens, il n'est pas particulièrement cultivé comme son jeune frère Lorenzo, mais son sens du commerce et son sérieux dans la banque familiale lui valent l'admiration de ses pairs. Marié à Elena Diedo depuis peu, il aménage son palais et dépense sans compter pour le décorer. Parmi les œuvres d'art qu'il acquiert, cette commande  pour orner l'un des murs de sa salle à manger. Nous sommes en 1513 et l'artiste se nomme Vittore Carpaccio. La toile nous est parvenue et, récemment restaurée, on peut l'admirer dans l'église de san Salvatore, là-même où reposent les cendres - à moins qu'il ne s'agisse que d'une cénotaphe - d'Alvise et de son frère. Longtemps attribuée à l'école de Bellini, c'est la restauration justement qui a permis d'attribuer, en le datant, le tableau à son auteur véritable. La toile a été donnée par la famille Priuli à l'église du Saint Sauveur. Car Alvise et Lorenzo ne se sont pas contentés d'être de grands marchands et banquiers dont on dit que la famille arriva au XIIe siècle de la lointaine Hongrie et fit souche sur la lagune. Ils furent respectivement 83e et 84e doges de Venise. C'est Francesco Sansovino qui attribua la toile à Giovanni Bellini
Il existe une formule traditionnelle de bénédicité qui dit :  "Alla cena della vita eterna ci conduca il re della eterna gloria" ("Nous sommes conduits au repas de la vie éternelle par le roi de gloire éternelle"). Celui qui prie se sait en chemin, guidé par le seigneur ressuscité et il exprime l'espérance de partager avec Lui l'éternité du  règne de DieuA la gauche du Christ, le commanditaire du tableau, Gerolamo Priuli, revêtu de la toge noire d'apparat des patriciens vénitiens, pose, droit et digne, comme il se doit pour un banquier. En face de lui un homme vêtu à l'orientale, invité au repas lui aussi mais encore étranger au message de l’Évangile, il observe ses commensaux. Il y a Cléophas qui reçoit Jésus dans sa demeure, et un pèlerin, dont on ignore le nom. Tous sont autour de la table.
Le peintre a fait en sorte que le Christ soit le point de mire du tableau. Il attire notre regard comme celui des convives et semble à son tour nous fixer. D'une main, il présente le pain et de l'autre esquisse un geste de bénédiction. De son geste émane une lumière, symbole de l'espérance nouvelle née de la résurrection. Plein de détails et d'éléments, comme un langage chiffré, ont été placés au premier plan par Carpaccio : une perdrix, un vase. Il y a des volailles et du poisson, du pain aussi qui a l'air bien appétissant... 

J'ai toujours pensé que Carpaccio avait dû voir la version de Marco Marziale, élève de Giovanni Bellini, qui date de 1506 et qu'on peut admirer à l'Accademia. Mais à l'époque, quand un sujet était à la mode, tous les artistes, bons ou mauvais, célèbres ou pas, aimaient à donner leur version d'une scène. Ne serait-ce que parce que tous s'inscrivaient dans les concours lancés par les commanditaires, l’État, l’Église ou des patriciens, où un thème était imposé dans des conditions bien particulières et règlementées. Parfois, on retrouve dans les archives des compte-rendus de commandes officielles et la liste des peintres inscrits ou qui ont répondu en proposant une maquette. En tout état de cause, les deux peintures ont des points communs, et en premier lieu une évidente parenté avec un tableau de Giovanni Bellini, aujourd'hui disparue, dont on possède une gravure.



Lorsque, à la mort de son cadet Lorenzo, Gerolamo devint doge, le tableau resta dans le palais. A sa mort, le doge fut enseveli à San Lorenzo je crois mais son monument a été élevé dans l'église de San Salvatore. Est-ce pour cela que la toile s'est retrouvée orner une paroi de l'église ? En tout cas ne manquez-pas d'aller l'admirer si vous passez par là.



 Vittore Carpaccio, Cena in Emmaus, 1513,  dipinto su tavola, 260 x 375 cm, Chiesa di San Salvador, Venezia
Marco Marziale, Cena in Emmaus, 1506, dipinto su tavola, 122 x 141 cm, Gallerie dell'Accademia, Venezia

23 mai 2016

Orafi, argentieri, les maîtres vénitiens de sant'Antonio

En passant l'autre jour devant l'église San Salvador, perdu dans mes rêveries comme souvent, j'ai soudain vu, comme une vidéo qui aurait été projetée sur un écran transparent, une scène de l'ancienne Venise. A la place des hordes de touristes qui se bousculaient, les uns pour rejoindre San Marco à deux pas, les autres pour regagner la Stazione avec leurs valises à roulettes, se déroulait devant mes yeux une procession d'un tout autre ordre. 

Il y avait des pages en vêtements chamarrés, des trompettes et des fifres, des provéditeurs et autres hauts fonctionnaires de rouge vêtus, qui précédaient le doge qu'un gonfalon doré protégeait du soleil déjà chaud de ce matin de mai... La foule applaudissait, tous ces personnages gonflés de leur importance passaient devant moi et l'image se mélangeait à celle du campo plein de touristes. J'ai entendu tellement de fois le récit de ces grandes cérémonies que la République prenait grand soin à organiser, que tout se mêlait dans ma tête pendant que je marchais pour rejoindre des amis qui m'attendaient non loin de là. Des hommes vêtus de couleur sombre portaient sur une civière dorée la statue de Saint Antoine, d'autres tenaient des coussins de velours sur lesquels ont avait posé de splendides objets d'or et d'argent, calices, reliquaires, coupes et autres pièces incroyablement belles. 

  
Tout ce petit monde se rendait dans l'église. Mais quel était donc l'objet de cette cérémonie ? S. Antonio Abate était le patron des orfèvres mais leur scuola était au Rialto, là-même où la plupart avaient leur boutique et leurs ateliers. J'avais souvent montré quand je guidais les hôtes illustres du Palais Clari - la légation de France -  l'immeuble qui abritait l'auberge de la confrérie avec le portone où on peut toujours voir les initiales S O en fer forgé pour Schola dei Oresi. Ils avaient leur chapelle dédiée dans l'antique église S. Giacomo di Rialto, à gauche de l'autel central, avec un magnifique statue du saint avec deux anges portant sa mitre, réalisée par Girolamo Campagna. Je cherchais à comprendre d'où surgissait cette vision pourtant si claire. En fait, je venais de passer devant la vitrine magnifiquement surchargée de Bastianello, sur la Merceria Due Aprile. Les somptueux bijoux qui y sont exposés, les pièces d'orfèvrerie et les icônes couvertes de plaques d'argent doré ont amené mon cerveau à rouvrir des cases fermées depuis pas mal de temps et notamment celle qui concerne le trésor de San Salvador, visité une fois et celui de la pala d'argent doré que cache la plupart du temps la magnifique Transfiguration du Titien qui lui sert de protection. 

Le trésor est composé d'une centaine d'objets de culte et de décoration d'autel réalisés du XIVe au XIXe siècles par ces talentueux orfèvres vénitiens, les orafi comme on dit en dialecte. Des objets magnifiquement ciselés, somptueuses pièces dont la pala est l'exemple le plus abouti après celle de San Marco (à ma connaissance, il n'y en a que deux à Venise). Créés par des artistes-artisans - c'était souvent la même chose autrefois avant que le pratique et le profit ne dominent la création - ils sont l'expression non seulement d'un savoir-faire incroyable mais aussi d'une profonde piété où le respect des rites se mêlait à un grand sens du beau et de l'esthétique. Une manière de rendre grâce au Créateur en lui offrant de beaux objets destinés à son culte, maigre et humble image de la beauté de sa Création. Les temps on bien changé, vous ne trouvez pas ?


Mais revenons à mon rêve éveillé et aux orafi. Sur la gravure de Visentini ci-dessus, détail d'une vue du campo San Salvador aux milieu du XVIIIe siècle, on voit une échoppe d'orfèvre. Etait-ce celle de la riche famille Candoni qui officia sur plusieurs générations (jusqu'en 1790 !), à l'enseigne Al San Bortolomio ou bien plutôt la bottega Alla Generosità de Francesco Dolfin ou encore celle de Lunardo Cherubini dont le magasin se nommait Alla Religione et dont l'activité survécut à la chute de la République ? Nous sommes après tout dans le prolongement du Rialto. Sur le pont et bien sûr de l'autre côté, dans la ruga qui leu était dédiée, il y avait de nombreuses boutiques d'orfèvrerie. La mariegola conservée - comme toutes les autres règles des confréries vénitiennes - recense les métiers liés aux métaux précieux que les artisans vénitiens travaillaient. Tous étaient réunis dans le même quartier comme cela était courant autrefois. Ainsi autour des orafi et des argentieri, il y avait les tailleurs de pierres précieuses et semi-précieuses, les ciseleurs, ceux qui tournaient l'ivoire, l'ambre et l'écaille, les horlogers, etc. On venait de loin pour faire exécuter bijoux et objets. Louis XIV qui aimait les métaux précieux (sa collection de mobilier en argent massif était unique au monde) avait lancé une mode qui se répandit dans toute l'Europe. Une célèbre boutique de la Spadaria, celle du maître Antonio Conba, portait d'ailleurs  le nom Al Re di Francia 



L'air et l'atmosphère de Venise favorisent ces rêves éveillés, visions d'un monde que nous connaissons par les récits, les peintures et les gravures que nous ont laissé les anciens. J'ai toujours été convaincu - croyance qui remonte à ma petite enfance et se base sur de nombreuses expériences vécues - que dans notre sang coule aussi la mémoire de ceux qui ont vécu avant nous. Comment expliquer autrement ces moments uniques où, arrivant quelque part pour la première fois, on se sent chez soi depuis toujours et on reconnait tout, l'air et la lumière nous sont familiers... Cette procession qui défilait l'autre matin devant mes yeux, mêlant des personnages de l'antique République et les hordes de touristes, ce n'était pas seulement le produit de mon imagination, mais un souvenir venu de très loin avant vous et moi.
 

Librement inspiré de l'ouvrage de Piero Pazzi, Dizionario aureo, orefici, argentieri, gioiellieri, diamantai, peltrai, orologiai, tornitori d’avorio nei territori della Repubblica Veneta, Edizione Piero Pazzi, 1998.

14 mai 2016

Sur la route, en revenant de Venise

Le soleil brillait ce matin quand j'ai ouvert les volets pour la dernière fois. Dans un peu plus de quatre heures je serai dans la freccia rossa, ce train rapide et ultra-confortable qui m'amènera loin d'ici  vers Milan... Puis ce sera un autre train pour Lyon où m'attendra ma fille Constance. Antoine est parti hier soir avec des heures d'enregistrement qu'il va devoir trier et monter. Un travail de titan vu le peu de temps dont il dispose pour produire deux heures d'émission, alors que je suis de nouveau en vacances. Vacances studieuses cependant, outre les échanges que nous aurons pour rendre le reportage le plus complet possible, je dois terminer la préparation des deux prochains titres que les éditions Tramezzinimag proposeront à la rentrée. Mon manuscrit, entamé ici l'été dernier, n'a pas tellement avancé... J'ai beaucoup arpenté les rues de Venise, rencontré de nombreuses personnes, certaines pour la première fois, d'autres revues avec beaucoup d'émotion après de nombreuses années - par la malignité de nos calendriers ce furent souvent des rencontres loupées ou remises au dernier moment... Cette fois encore, je n'ai pu voir tout le monde, le reportage nous ayant obligé à caler tellement de rendez-vous, tous plus passionnants les uns que les autres certes mais tellement peu en adéquation avec le rythme particulier de cette ville.... 

Les bagages sont prêts, sagement alignés dans l'entrée. L'appartement est propre et rangé, les plantes arrosées, les volets tirés. Je sors une dernière fois. J'allais oublier de ramener des provisions de parmesan, de riz et de nocciolata aux enfants... Un petit tour au bar d'en face pour un ultime macchiato matutinal et deux croissants fourrés à la marmellata, mes préférés... Catherine H., fidèle lectrice enfin rencontrée doit passer prendre draps, couvertures et serviettes qui restent ici. Elle remettra aussi les clés aux propriétaires des lieux. Joyeuse rencontre que celle-ci, un peu liée au hasard et dont finalement nous n'avons pas pu beaucoup profiter tellement mon emploi du temps et le rythme qui allait avec, m'ont peu laisser souffler. A la gare, je dois retrouver la jolie Sophie, jeune artiste peintre suédoise qu'a connue Antoine à Punto Croce, ce lieu alternatif dévolu à l'art contemporain et à la convivialité, du côté du campo Naranzio Mauro, (cette petite place que personne ne connait vraiment, même les vénitiens). Un lieu dans le genre de ceux que fréquentait Corto Maltese. Sophie me fera sûrement cadeau de la belle affichette de sa dernière exposition et sera un peu triste. Peut-être aurons-nous le temps de prendre un café au buffet de la gare ? Dimanche, c'est la Vogalonga. Déjà près de 1.700 étranges se sont inscrits. Le succès que remporte cet évènement traditionnel, si on a pu le considérer avec sympathie les premières années, attise désormais l'ire de nombreux vénitiens qui réclament aujourd'hui deux régates séparées, l'une traditionnelle pour les embarcations vénitiennes, et l'autre ouverte à tous, avec un point de départ et un parcours différent pour les deux courses. Il y a donc encore plus de monde que d'habitude sur la Riva et les vaporetti vont bientôt être pris d'assaut par les hordes, au grand dam des habitants. Il va falloir que je parte plus tôt, à moins d'aller à la guerre à pied... Autrefois j'aurai demandé à un ami de venir me chercher en barque. Il y avait aussi le canot du consulat. Mais ça, c'était avant la chute du Mur, dans l'autre siècle...
Les bateaux qui embarquent les touristes font retentir leurs cornes de brumes, les mouettes font entendre leur cri, les cloches sonnent la neuvième heure du jour. Il fera chaud aujourd'hui encore. Les éboueurs commencent leur tournée. Veritas ramasse les encombrants. Un chat - rareté de nos jours - se promène et traverse un pont devant moi. le custode la Scuola San Giorgio dei Schiavoni ouvre les portes de son musée. Combien seront-ils aujourd'hui à venir contempler les Carpaccio ? Une dame change la vitrine de la boutique de vêtements de la Salizzada San Antonin. J'aime son nom, Banco Lotto N°10, qui rappelle le passé de Venise. C'est depuis quelques années une adresse précieuse où on trouve des robes de haute-couture réalisées par les femmes de la prison de Venise, les mêmes qui cultivent des fruits et des légumes bios à la Giudecca. Le chat semble se rendre au même endroit que moi, sous les arcades où se trouve l'entrée du supermarché. Je ne saurai pas s'il y a ses habitudes mais le matou semblait savoir parfaitement où il allait.
Le temps passe vite. Je dois me hâter si je ne veux pas rater le train de 10h50. Il y avait du monde au Simply. J'aurai préféré me rendre au petit épicier du coin qui a du très bon parmesan mais il n'ouvre pas assez tôt, mais nécessité fait loi, le distrait que je suis a fait des courses hier soir mais oublié le fromage. Il faut prendre un ticket, comme dans les administrations, chose que je déteste, mais le nombre incroyable de touristes qui passe par ici oblige à ce genre de mesures qui déshumanisent ces petits moments de vie sociale que j'adore. Parler avec son voisin. Propos le plus souvent sans grande profondeur mais échangés toujours avec bonté et empathie. Important cette bonne humeur du matin pour bien commencer la journée. Pour ma part, je pourrais être maussade, voire grognon. Je dois quitter Venise, sa lumière, son silence, sa beauté et la sérénité que j'y puise et dont je me nourris pour retrouver un quotidien parfois pesant dans un univers fatigant et tellement éloigné de mes aspirations et de mes goûts... Mais à quoi bon s'embrumer le coeur et noircir les dernières heures à passer ici ? La radio diffuse "What part of forever" de Cee Lo Green. Un peu triste de partir comme toujours. Mais on part toujours de Venise après tout. Pour y revenir, le plus souvent. Pour moi, ce sera dans six semaine. Dieu voulant.



Le fromage a rejoint les pots de confiture données par une vieille amie et les autres provisions que je ramène à chaque fois en France. Un petit mot de remerciements pour mes gentils hôte Qui arrivent ce week-end. La porte bien fermée, je rejoins Catherine et nous partons. Impossible de prendre le bateau. Trop de monde. Ce sera à pied donc, par les raccourcis pour éviter la foule, en passant par Santi Apostoli, puis en longeant la Strada Nova et en contournant la Lista di Spagna qui doit être complètement engorgée, par le jardin Savorgnan qui permet de rejoindre la gare sans se perdre dans la foule des touristes. 10h40... Nous avons mis 20 minutes. Avec le vaporetto, nous serions certainement encore au Rialto, au milieu des touristes affolés autant qu'émerveillés. 

Quai 3, diretto Venezia-Milano. Carrozza 7, siège 7D. En route ! Mes compagnons de voyage semblent agréables : Une vieille dame de Belluno qui se rend chez sa sœur à côté de Milan, un jeune couple souriant, lui visiblement d'origine sicilienne qui me rappelle Pippo que je n'ai pas pu voir cette fois-ci. Elle milanaise élégante. Ils jouent au tarot. Dans la voiture-bar, le serveur, vénitien, me sert un délicieux macchiato. Autre chose que la pisse de chat des trains français. En plus, il me propose des journaux, bien que je ne sois pas en classe Affaires. Nous discutons un moment. Il y a peu de gens. Un jeune type est assis non loin de moi. Étudiant à Padoue, il rentre chez lui pour quelques jours de vacances avant ses examens. Nous parlons un long moment de tout et de rien. Échange d'adresses, comme quand j'étais étudiant, car le garçon pense faire son Erasmus en France. Le temps passe vite en bonne compagnie, voilà Milano, Stazione centrale, impressionnant et somptueux bâtiment mussolinien. Métro jusqu'à Porta Garibaldi, puis le TGV qui m'emporte vers Lyon. Voitures sales et vieillies, la SNCF est bien en retard face aux magnifiques wagons de Trenitalia. Moins d'espace, toilettes douteuses, bar hors de prix et sans rien de bon, contrôleurs suspicieux et moroses. A l'image du pays et de nos gouvernants, gris et désavoués. 

Le paysage défile. Montagnes aux sommets encore enneigés, troupeaux dans des pâturages très verts. Magnifique ciel bleu peuplé de petits nuages joufflus comme des putti, blancs et roses.J'apprends que le gouvernement italien a donné son feu vert pour que soit organisé un référendum sur l'autonomie du Veneto... L'Europe des régions... nous avions beaucoup travaillé sur le sujet quand j'étais à Sciences Po... Quelle solution pour sortir de ce cercle infernal dominé par les allemands et casser la logique de la croissance et de la déréglementation qui ne tient pas compte des besoins et des aspirations des peuples ? Redonner espoir et enthousiasme aux gens, favoriser les initiatives et défendre les acquis sociaux, chasser la misère et la précarité, enlever leur pouvoir aux marchés et rendre la démocratie de nouveau joyeuse et fraternelle...

 


Les gens rencontrés à Venise travaillent dans ce sens, parfois avec des méthodes innovantes, peu orthodoxes mais qui fonctionnent, toujours dans le respect de l'humain, dans une logique humaniste, soutenable et responsable. Les étudiants qui occupent le jardin de la Ca'Bembo, les dames de la Coopérative des Carcere de Venise, l'association Grane di Senape, le groupe Re-biennale, le collectif des Caselle, les artistes de Punto Croce, comme les gens des Laboratori di Restauro de l'Accademia à la Misericordia... Tous ont à cœur de préserver, d'inventer, de construire pour la collectivité, dans la solidarité et l'entraide. Leçon d'espoir et d'énergie. pour un avenir plus ensoleillé et paisible...

 




11 mai 2016

Chronique de ma Venise en mai (2)


4 mai 2016. Teatrino Grassi.
Plaisir de retrouver Francesco en arrivant au teatrino. Une autre vision de Venise après celle, alternative, qui rêve de changer les choses et s'y essaie avec beaucoup de lyrisme et d'inventivité. Un monde relativement préservé entre les murs de béton de l'auditorium Pinault dont nous sommes,Francesco comme moi - et beaucoup d'autres - mais en périphérie finalement. Dans un entre deux voulu et choisi, ou parfois aussi imposé par les accidents de la vie et la conscience de l'inanité de certains de nos choix ou le rejet d'un conditionnement qui pèse et aliène plus qu'il ne nous porte... D'un côté la Sérénissime éternelle avec ses élites bien mises, leurs réseaux, une esthétique sans rien qui dépasse, l'assurance que donne l'habitude du pouvoir et de l'aisance partagée. La Venise dans laquelle je vivais il y a trente ans. Et puis cette Venise nouvelle, sans préjugés, née des tentations que l'homme a toujours eu en lui de l'universel, qui a abouti de la révolution bourgeoise de 1789 à la globalisation du XXIe siècle, dont ils profitent mais qu'ils combattent aussi en ce qu'elle porte avec elle d'inégalités, de violences et de formatages. Ces jeunes gens qui réinventent le monde de demain, qui décident un matin de ne plus subir les conformismes et ne sont plus dupes des mirages assénés par les images à la télévision, la publicité, la pensée unique, les formatages et le marché de dupes que sont les mythes du progrès, du travail et de l'argent... Parfois moins soignés que leurs aînés, le plus souvent échevelés et barbus, en rupture toujours, mais le plus souvent fils de la bourgeoisie justement,ou, plus rarement de l'aristocratie, ils sont purs et sans compromission. Comment bâtir des ponts entre ces deux mondes ?

En attendant, nous sommes nombreux à nous sentir dans un entre deux pas toujours confortable. Fossé des gébérations ? Pas seulement.Une fois encore, Venise joue - pour moi du moins - un rôle d'intermédiation et de transversalisation (pardonnez ce barbarisme, mais je n'ai rien trouvé d'autre au moment où je remplis ce billet). Se promener dans les rues de la cité des doges nourrit cette interrogation. Faut-il après tout s'en prendre aux entrepreneurs et politiques véreux, aux théoriciens de l'économie de marché, de l'obsolescence programmée, du tout financier et de toutes les déréglementations pour laisser la voie libre au profit absolu, aux inégalités qui naissent du démaillage systématique et officiel des acquis sociaux, des garde-fous de la solidarité universelle, de l'amour du prochain quelque soit son niveau de vie et son revenu ? Un immeuble flottant, moche et rempli de pauvres gens qui ne font que passer ici et n'auront presque rien vu ou plutôt n'auront rien vu d'autre que ce qu'il est profitable de leur montrer, y compris les boutiques duty-free qui regorgent de Made in China et servent à blanchir l'argent sale des mafias de Chine et d'ailleurs, faut-il s'en agacer et ne faire que cela ? N'y-a-t-il pas de la poésie aussi dans ces grandes bestioles monstrueuses toutes blanches qui glissent le jour comme la nuit sur l'eau du canal de la Giudecca et du Bacino di San Marco sans faire de bruit, pratiquement sans aucun remous, et finissent par paraître aussi léger que le plumage des oiseaux  ? Le tourisme de masse est une évidence et les désagréments qu'il apporte avec lui ne sont-ils pas identiques au flot de visiteurs que la richesse et la renommée de la République faisait débarquer autrefois, du temps des doges, pour tenter l'aventure et forcer la fortune, comme les migrants du XIXe siècle le feront en s'exilant d'Italie, d'Irlande, de Pologne ou du Pays basque pour échapper à la misère et faire fortune ? La traditionnelle foire de la Sensa qui avait lieu chaque année à l'occasion de la cérémonie des Epousailles du Doge avec la Mer, au nom de Venise, attirait parfois autant de visiteurs que la ville comptait d'habitants. Peut-on imaginer la Piazza et la Piazzetta gorgées d'étals en tout genre où des marchands vénitiens mais aussi des camelots du monde entier, où étaient présentés les innovations et les inventions les plus incroyables, des produits fabuleux des quatre coins du monde, à plusieurs centaines de milliers de personnes ? 

Belle journée aujourd'hui bien que l'air reste encore très frais pour la saison. Petite promenade matutinale. Peu de monde encore dans les rues. Seuls les vénitiens qui se rendent à leur travail, quelques noctambules attardés, et de rares touristes se retrouvent dans les cafés qui ouvrent dès 6 heures dans certains endroits. Douce odeur de croissant et de café. Le bruit des cloches, les premiers vaporetti, les mouettes. Idéal pour se retrouver avec soi-même. Je relis ces lignes de Maurice Barrès : "Il y a dans Venise cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point de lui donner la brève illusion qu'il est de la famille..." en me disant que la même impression s'offre encore aujourd'hui au visiteur.


Nous étions ce matin sur la fondamenta devant la prison des femmes, à la Giudecca, pour le mercatino que les détenues tiennent chaque semaine en compagnie des dames de la Coopérative qui gère avec leur aide le magnifique potager de l'ancien couvent devenu une prison. Peu de monde, rien que des dames, souvent âgées, qui vivent dans les environs. De jolies fraises, plusieurs variétés de salade, des oignons nouveaux, des petits artichauts, des courgettes, des herbes et ces fleurs dont les vénitiens raffolent. Et puis de magnifiques roses. Nous faisons nos emplettes et remplissons un cabs pour moins de dix euros, fraises et fleurs comprises. Antoine est un peu désappointé de n'avoir pas eu encore l'autorisation de visiter le potager et d'interviewer les détenues. Tout est toujours assez long et compliqué en Italie et à Venise en particulier. Nous y retournerons. Les détenues travaillent au potager, mais fabriquent aussi des cosmétiques et des vêtements féminins, tandis que les hommes fabriquent des sacs et des pochettes à partir des kakemonos de toile plastifiée qui servent de panneaux d'information lors des grandes manifestations, à la Biennale ou dans les musées. Après le marché, café et brioche (le mot français utilisé par les plus anciens parmi les vénitiens pour désigner les croissants, mot que les plus jeunes utilisent plus volontiers - les deux toujours délicieusement prononcés !) sur la fondamenta, à la Palanca, en attendant l'heure de nous rendre chez les Rapazzini.

Vittoria di Rapazzini di Buzzaccarini est d'origine padovano-milanaise, mais vit et écrit à Venise depuis de nombreuses années. Elle habitait autrefois avec ses fils le Casino di Baffo, l'un des nombreux lieux de la Giudecca où les patriciens aimaient à se retrouver pour se détendre de la vie officielle et où ils organisaient concerts, spectacles et jeux, et puis parfois bien d'autres choses aussi... C'était une très vieille maison avec des fresques et une mezzanine qui devait servir pour les musiciens. Aujourd'hui, la marquise habite une ravissante maison sur la fondamenta, face aux Zaterre. Un magnifique jardin occupe tout l'arrière de la propriété. C'est là que se tient la rédaction de ses deux revues, très belles et très connues par les spécialistes et amateurs de bibliophilie, Charta et Enlumina. Des chats, des chiens vivent au milieu des livres et des plantes. Une maison typiquement vénitienne, remplie de trésors du passé, meubles, tableaux et livres et ce jardin paisible et très fleuri, avec de grands et beaux arbres. Antoine interviewe Francesco dans le jardin puis sa mère. La cuisinière, après nous avoir servi un café, me propose un verre de vin dans son délicieux dialecte du Veneto. Les chiens vont et viennent entre la cuisine et le jardin. Francesco est ravi de parler de notre amitié, de quand et comment nous nous sommes connus et aussi de son métier d'écrivain, de son choix de vivre à Paris, fait il y a plus de quinze ans maintenant... Nous nous quittons cette maison à regret. 

Sur le pontile, en attendant le vaporetto, nous croisons une vieille dame très élégante au bel accent allemand qui me demande d'où proviennent les belles roses que j'ai acheté au mercatino. Nous échangeons trois chiachierette et elle nous invite dimanche dans son jardin qu'elle ouvre exceptionnellement pour faire admirer ses roses à elle. Charmante invitation imprévue. Comme je les aime et qui arrivent souvent à Venise sans qu'on y ait seulement pensé...

Sur le bateo qui nous ramène sur les Zaterre, je reste songeur. Et si Francesco avait raison ? S'il était temps que je décide de revenir vivre ici ? Un bateau, un appartement dans un coin tranquille, Mitsou notre vieux chat au soleil d'une terrasse ou d'un simple poggiolo... Rêve ou réalité prochaine ? La tentation est grande après ces mois difficiles, les évènements assez lourds qu'il m'a été donné de vivre, les deuils à faire... Laisser faire le temps, le hasard des rencontres, le temps... Dieu voulant...

En attendant, j'avance dans la lecture de l'oeuvre du poète Mario Stefani dont je souhaite éditer une traduction française. Il est parfaitement en adéquation avec la vision que j'ai de la cité des doges et le souvenir des moments passés avec lui, soit dans un des cafés du campo de San Giacomo où il vivait, sur le campo San Fantin aussi, du temps où je travaillais à la galerie Graziussi, ou chez lui aussi, me rend sa poésie encore plus vivante : "A mi me basta esar poeta / no go ambission de oltra sorta" ( Come el vento ne la laguna)...

Samedi, nous sommes invités à la Fenice pour la première du Barbiere di Seviglia de Rossini. Grande joie de retrouver ce théâtre où je suis si souvent allé du temps où je vivais à Venise. Bien qu'il ressemble davantage à un restaurant chinois qu'au théâtre décati et patiné que j'ai connu, ce sera certainement une belle soirée.



7 mai 2016

Venise, histoire, promenades, anthologie et dictionnaire : un Bouquin indispensable

Petit événement franco-vénitien l'autre soir au Palazzo Grassi auquel je me suis rendu par un pur hasard. Je feuilletais la brochure du Teatrino Grassi quand j'ai lu dans le programme la présence à une présentation de bouquin de mon ami Francesco Rapazzini que je ne pensais pas voir ici, puisqu'il vit à Paris depuis une quinzaine d'années et que c'est là-bas que nous nous voyons depuis. Il était à Venise pour participer à la présentation d'un ouvrage, de la série Bouquins justement , dont j'avais entendu parlé il y a plusieurs années. L'un des avantages - et miracles - de Venise est de permettre des rencontres imprévues sans avoir pratiquement à les chercher. J'allais revoir mon ami Francesco et en même temps découvrir ce nouvel ouvrage dont le projet, initié il y a plus de cinq ans par une universitaire bordelaise, Delphine Gachet.

Venise, Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire est donc le dernier ouvrage en date sur le thème de la Sérénissime publié dans cette magnifique collection Bouquins fondée il y a plus de trente ans je crois par le mari de Françoise Sagan et qui possède dans son catalogue des titres fondamentaux sur la Sérénissime comme   de la République de Venise de Pierre Daru ou les Mémoires de Casanova. Voilà maintenant cette anthologie-promenade-histoire de Venise, appelée à devenir un outil pour les étudiants mais aussi un guide autrement plus sérieux et utile que l'insupportable Guide des Routards - qui porte une grande part de responsabilité dans l'évolution des comportements des touristes. Fruit de l'énorme travail d'une équipe de spécialistes français et italiens, sous la direction de Delphine Gachet, maître de conférences à l'université de Bordeaux et d'Alessandro Scarsella, professeur de littérature comparée à la ca'Foscari, l'université de Venise, l'ouvrage était donc présenté en avant-première dans la surprenante salle du Teatrino du Palazzo Grassi, dont l'architecture ultra-contemporaine, froide et austère mais assez élégante est due au talent de l'architecte japonais Tadao Ando en 2009.

Ambiance détendue comme souvent ici. La salle d'abord presque vide à l'heure prévue pour le débutd e la présentation (tout le monde est toujours en retard à Venise !) s'est peu à peu remplie. Beaucoup de gens se connaissant et se reconnaissant. Un grand nombre de membres de la communauté française, faite de Happy Few un peu snobs, de charmantes vieilles dames aux yeux clairs, des intellectuels parisiens très propres sur eux et des vénitiens francophones et quelques figures de la ville, comme Rigo Cipriani, la marquise Vittoria Rapazzini de Buzzacarini, éditrice des somptueuses revues Charta et Enlumina et un de ses petits-fils étudiant ici, l'auteur Alain Vircondelet, la directrice de l'alliance Française, d'autres encore. Sur scène s'installèrent enfin, après les salutations et les congratulations entre tout ce petit monde content de se retrouver (parmi eux des gens que je n'avais plus vu ensemble depuis de nombreuses années !), Jean-Luc Barré, directeur de la collection Bouquins, les deux directeurs de l'ouvrage, la très solaire, passionnée autant que passionnante, Delphine Gachet maître de conférences à l'Université de Bordeaux, spécialiste de Buzzati et le Dottore Alessandro Scarsella, brillant universitaire, professeur de littérature comparée mais hélas moins extraverti que sa consoeur et terriblement pontifiant comme le sont beaucoup d'enseignants ici (pourtant ce sont des gens de grande culture et de grande humanité, mais certainement pas des orateurs), le journaliste Thierry Clermont qui a publié il y a quelques années ce joli petit roman sur le cimetière de San Michele (cf Coups de Coeur N°48, cliquer ici : Tramezzinimag), Christophe Ono-dit-Biot, journaliste au Point et sur Canal+ auteur de Plonger, Francesco Rapazzini, vénitien, écrivain vivant depuis quinze ans à Paris, auteur de plusieurs romans et biographies, Paolo Puppa, professeur à la Ca'Foscari. C'est Martin Berthenod, directeur du Palais Grassi qui fit les présentations avec la rondeur et la gentillesse qui le caractérisent, suivi d'un speech de Cécile Boyer-Runge, la présidente des Editions Robert Laffont qui remercia la Fondation Pinault pour son soutien. De belles choses ont été dites, d'autres assez agaçantes pour les oreilles des Fous de Venise et des vénitiens et la présentation se termina par la lecture d'extraits - en italien - des textes écrits pour le livre par Francesco Rapazzini et par Paolo Puppa. Moment d'émotion tellement les mots sonnaient au diapason de l'amour que les deux auteurs et la majorité du public portent à la Sérénissime. Après les applaudissements nourris, tout le monde s'est retrouvé dans le hall de l'auditorium pour un petit cocktail servi par Rosa Salva. Amusant de voir le directeur du grassi accompagné de l'indispensable et fringant Paul Loyrette qui me rappelait les réceptions du Palais Clari ou celles de la Signora Couvreux-Rouché qui régnait dans les années 80 sur l'Alliance Française dont la magnifique bibliothèque, dispersée depuis, était dans le même palais que notre consulat général.

Crédt Photographique Omar Viel - mai 2016
Crédt Photographique Omar Viel - mai 2016

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