26 août 2015

L'âme des autres

 "Il y a des personnes qui sont dans le monde comme l'âme des autres."  Cette belle maxime de Leibnitz nous rappelle combien ces flammes errantes que sont les belles ames peuvent à tout moment mettre le feu en nous et préservent l'humain de sombrer dans le désespoir ou la barbarie. Les cyniques n'aiment pas les belles âmes. Est-ce de cela qu'est mort Mario Stefani, le poète vénitien déjà cité par Tramezzinimag il y a quelques semaines et sur lequel nous reviendrons souvent dans les prochaines semaines ?


Mi canta ancora nel cuore
la bella favola di Venezia
la bella elegia che non ha occhi per piangere

via via da questa città dove l’acqua cresce
città che muori mia Venezia
le sirene annunciano come un bombardamento
angosce e morte


Elle chante encore dans mon cœur
La jolie fable de Venise
La belle élégie qui ne peut verser une larme
Partir loin de cette ville où l'eau ne fait que monter
Ma cité qui meure Toi Venise 
Les sirènes qui retentissent comme pour un bombardement
Angoisse et mort

Rempli de désillusions et de regrets, ces vers font l'éloge d'une cité moribonde, vouée à disparaître, celle chantée par Diego Valeri et Aldo Palazzeschi, celle de De Pisis et de Ferruzzi, "la jolie fable de Venise...". Triste souvenir pour le poète dont le cœur est encore tout rempli des images d'antan. L'acqua alta fait plus que submerger les endroits les plus bas de la ville, elle inonde de désespoir l'inconditionnel de Venise qui a grandi en elle et la voit peu à peu se déliter. Comme l'explique Flavio Cogo, dans son excellent ouvrage, Mario stefani e Venezia. Cronache di un grande amore, (non encore traduit en français) publié en 2013, les grandes eaux sont chez Mario Stefani, symbole de la mort qui s'oppose à ce qu'il y a de vital et de naturel dans le flux et le reflux de la marée pareil au sang qui court dans nos veines. Ce phénomène préoccupant tant il se répète de plus en plus et dans des proportions parfois alarmantes depuis la fameuse inondation de 1966, est associée dans les vers du poète de San Giacomo dell'Orio, au chant lugubre des sirènes qui rappelle les bombardements.
Cela pourra en surprendre certains, mais derrière d'image rieuse du carnaval et des cortèges aquatiques avec un doge de pacotille pour fasciner le public, il y a dans le cœur de certains vénitiens, beaucoup d'amertume et de chagrin. Ils l'expriment tous d'une manière différente, en italien ou en dialecte et c'est véritablement une souffrance. Depuis plus de trente ans, poètes et écrivains, peintres et musiciens, natifs de Venise ou vénitiens d'adoption, tous crient leur désarroi. Les prédictions les plus sombres, les chants de requiem ou les invocations désespérées pour qu'un miracle surgisse et sauve la sérénissime, des menaces de la nature, des exactions de l'homme mais aussi la sauve d'elle-même, de ce qu'elle est devenue et des dangers nouveaux qui se font jour. 

Stefani était radical, d'autres artistes sont ou ont été communistes, socialistes, chrétiens engagés ; quelques uns, plus rares sont proches de l'ex-MSI, néo-fasciste aujourd'hui représentée par sa frange la plus droitière regroupée dans la Ligue du Nord. Quelque soit leur sensibilité politique, tous ont en commun l'amour de leur patrie, la volonté de faire changer les choses pour que Venise survive ; pour qu'elle se développe face aux enjeux modernes. On ne construit pas des maisons ni des routes avec des poèmes, ils ne créent des emplois ni ne contribuent à augmenter la population pas plus qu'à la rajeunir (2) mais par leurs mots, les poètes contribuent à faire prendre conscience de l'extrême gravité d'une situation qui devient chaque jour, de moins en moins supportable. 

On sourira sûrement à ces cris d'amour lancés de partout par les Fous de Venise, qu'ils soient sur place ou exilés loin d'elle ; et après ? Est-ce que la mort annoncée de la ville intéresse vraiment notre époque qui ne se conçoit plus qu'en termes de globalisation, de mondialisation ? Che se ne frega (1) de ces quelques milliers de pauvres vénitiens obligés de quitter la maison de leurs pères pour s'entasser dans des logements sociaux du côté de Marghera ? un parc d'attraction qui risque de sombrer sous la mer ? De superbes images pour les journaux télévisés, quelques secondes d'émotion habilement amenées par la voix de circonstance du présentateur, un plateau d'experts peut-être, la une des journaux pendant deux ou trois jours, puis la planète se remettra à tourner. Les tour-opérateurs, les croisiéristes (combien ces nouveaux mots sont laids) referont leurs programmes : on viendra sur les lieux avec des bateaux à fond transparent, voir en sous-marin pour admirer - photographier - les vestiges de la cité enfouie. Une mine d'or finalement. Sur la terra ferma ou peut-être sur un île épargnée par les flots, on visitera la réserve où vivront quelques centaines de vénitiens, avec leur drôle de dialecte, leur verroterie et leurs superstitions. Plusieurs fois par jour, des gros bateaux débarqueront des flots de touristes amusés qui se prendront en photo avec les indigènes à l'aide de leurs perches à selfie... C'est peut-être l'intuition de ce cauchemar qui désespéra Mario Stefani au point qu'il fut retrouvé pendu dans sa maison, au-dessus de la trattoria al Ponte, tout près de la Zucca, à San Giacomo dall'Orio (2)... 



(1)  : Qui s'en soucie
(2) : Selon les derniers chiffres publiés par l'Anagrafe de Venise (Etat Civil), il y a désormais 9,3 personnes de plus de 60 ans pour 1 jeune de moins de 20 ans
(3) : Comment se fait l'histoire... Stefani habitait dans le même immeuble qu'un célèbre universitaire vénitien, Padoan, situé juste à côté du pont et non pas dans le palais sur la façade duquel on a apposé la plaque commémorative inaugurée par Cacciari. Un des copropriétaires de l'immeuble où vivait le poète (au-dessus de la trattoria del Ponte) ayant refusé son autorisation en dépit de nombreuses tractations. Il a donc fallu trouver un autre endroit. C'est pour cela que la plaque ne mentionne pas l'immeuble.



24 août 2015

I Corrieri Veneti et le peintre Pordenone


Vasari qui n'a pas écrit que des vérités, raconte que ce tableau de Pordenone qui orne l'autel de la Confrérie des Corrieri veneti à San Zuane fut en réalité une commande de plusieurs familles patriciennes comme pour forcer le Titien, absent de Venise en dépit des commandes qui lui auraient été faites et qui restaient en chantier. En vérité, le tableau a bien été réalisé en 1535 suite à la commande de la Confrérie qui souhaitaient que leur chapelle soir ornée d'un retable consacré à leur saints patrons, Sainte CatherineSaint Sébastien et Saint Roch. Cette commande nous permet d'admirer cette manière particulière du peinte, la complexité des poses choisies, un peu ampoulées et convenues qui sont la marque de cet artiste et répondent bien aux goûts de l'époque.

23 août 2015

I Corrieri Veneti, où quand Venise inventa la poste


"La lettre que j'ai envoyé à mon oncle installé depuis quelques mois à Rome a mis tellement peu de temps à lui parvenir que sa réponse, arrivée en trois jours, a vraiment surpris tout le monde. C'était un peu comme l'avoir croisé sur le campo s'en allant vaquer à ses nobles fonctions de magistrat exécuteur contre le blasphème avec Angelo Legrenzi, son secrétaire et recevoir de sa bouche les réponses à mes questions. Notre service de courrier est le plus efficace du monde et démontre, s'il en était besoin, la grandeur de notre administration et la sagesse du Sénat. Je suis fier d'être fils de la Sérénissime et aussi vrai que Christ est notre roi tout-puissant pour l'éternité, Venise est ma patrie chérie". Ainsi s'exprimait (la traduction est moderne et trahit sans doute un peu l'esprit de son auteur) dans ses mémoires, jamais achevées ni publiées, N.H. Carlo Agostino Ruzzini, futur Procurator de Saint-Marc, fils de Carlo Ruzzini, lui-même procurateur puis brillant diplomate, et futur doge. Le seul que la famille ait donné à la République. 

Carlo Ruzzini procurateur, ambassadeur puis doge de Venise
Carlo Agostino écrivit pendant de longues années à son oncle (sa mère et sa tante étaient sœurs), qui était aussi son parrain. Ces lettres ont fait l'objet d'une publication au début du XIXe siècle. Comme le père de Carlo Agostino, N.H. Alvise Pisani fut membre de cette magistrature née de la Sainte Inquisition (dont l'objectif était de maintenir Venise dans le respect de la Sainte Religion et de prévenir tous les égarements qui pourraient asservir l'esprit des populations dixit le Frère Tommaso Maria Gennari, inquisiteur). puis deviendra doge quelques années après son séjour à Rome, succédant à son beau-frère mort en 1735.

I Corrieri Veneti, dits di Roma, une institution aussi célèbre que les postes des futurs princes de Tour et Taxis, famille qui inventa la poste moderne avec un système efficace d'estafettes protégés au fur et à mesure de l'amélioration des routes par des conventions internationales qui n'avaient rien à envier à nos traités modernes. Le prince possédait d'ailleurs un palais à Venise dont le fondaco servait de dépôt postal. Déjà, sous la Rome impériale, le courrier était acheminé d'une manière incroyablement rapide et il fallut l'arrivée des barbares pour que cette organisation s'interrompe, comme furent interrompus les aménagements et l'entretien des routes et des relais. C'est à Venise que s'établit la première administration postale des temps modernes, en 1160 exactement. 

Les Archives de la République possèdent de nombreux agréments, contrats et traités qui permirent le déploiement du système d'acheminement des correspondances d’État à État aussi rapidement que les moyens de locomotion le permettaient. A la fin du XVe siècle, la régularité et les délais furent règlementés afin de proposer un service performant et concurrentiel. Il ne faut jamais oublier pour comprendre Venise de comparer l'esprit de ses élites à celui des anglais de la City au XIXe siècle ou des financiers de New York à notre époque. La rapidité des échanges favorise le commerce. C'est ainsi que s'érigea en 1489, une corporation professionnelle avec sa mariegola et sa scuola qui perdura jusqu'à l'invasion française et le saccage des institutions de la République par le corse. Lors de la fondation de la scuola, le métier était exercé par quarante personnes et la charge était héréditaire. 

Ces courriers acheminaient le courrier dans des lieux aussi éloignés que Bruges, Londres, Gênes, Barcelone et valence. La liste des destinations desservies est impressionnante. On la trouve dans un ouvrage de Marin Sanudo comme dans le Coronelli, ce fameux guide des étrangers à Venise, publié pour la première fois au milieu du XVIIe siècle, qui en cite près de 150 à travers l'Europe.

Installée tout d'abord dans la contrada San Cassiano au Rialto, où étaient aussi les bureaux postaux de Portogruaro, (ceux des différentes nations étaient regroupés Riva del Carbon), elle fut déplacée près de San Moïse, Corte Barozzi en 1775, quand le Sénat décida, pour des raisons financières - la crise économique faisait rage - de nationaliser le Courrier. Le bâtiment, transformé en résidence-hôtel, existe encore. En 1541, une délégation de marchands vénitiens vint se plaindre de la lenteur du courrier. Il fallait vingt jours pour qu'une lettre parvienne à Rome...

Il fut ainsi décidé d'instaurer un acheminement hebdomadaire, avec garantie de délais. Le prix fut établi selon le poids. Les missives concernant les services diplomatiques et la correspondance avec le Saint-Siège étaient en Franchise et pouvaient bénéficier d'une expédition plus rapide. L'invention de la valise diplomatique en quelque sorte... Les jours de levée furent établis et publiés, et le courrier délivré à heures régulières certains jours de la semaine selon la provenance dans les bureaux postaux. Une livraison à domicile pouvait être effectuée à Venise moyennant un supplément. 


La Scuola, peu connue, disposait d'une chapelle dans l'église San Giovanni elemosinario, surnommée San Zuane par les vénitiens, église peu connue située au Rialto, et qui était une des églises dogales depuis les temps les plus reculés. L'autel de cette chapelle est ornée d'un retable de Pordenone, représentant la sainte patronne de Corrieri, Sainte Catherine entourée par Saint Sébastien et Saint Roch qu'on peut toujours voir à sa place d'origine, après restauration de l'église qui eut à subir bien des vicissitudes.


Curiosité retrouvée dans les archives de cette famille Ruzzini dont le nom n'est plus aujourd'hui qu'assimilé à un hôtel installé dans un de ses palais - dont Tramezzinimag vous contera l'histoire mystérieuse - l'un des chefs de service des Postes vénitiennes qui furent maintenues dans leur organisation par les autrichiens jusqu'en 1806, se nommait Agostino Ruzzini (la famille, venue de Constantinople en 1120 à la suite du rapatriement des ressortissants vénitiens décidé par le doge Domenico Michiel), n'apparait dans le Livre d'Or de la République qu'en 1298). Le patronyme disparait définitivement en juin 1916 avec la mort lors de la bataille de Gorizia du dernier héritier mâle de la famille.

22 août 2015

Mais oui, Venise est verte !

On entend souvent dire que Venise manque de verdure, que c'est un milieu urbain totalement minéral et cette évocation est d'autant plus prégnante quand le voyageur vient en été, lorsque les journées sont particulièrement chaudes et humides, comme ces dernières semaines.

S'il n'y a pas, en dehors de la promenade qui mène au quartier de sant'Elena, de longues avenues bordées d'arbres, la ville est remplie d'espaces verts qu'il faut savoir découvrir mais qui existent bel et bien. A commencer par les jardins de certains palais, les campi où ont été plantés des arbres, les jardins et parcs publics (des Giardini au parc Papadopoli en passant par les charmants jardins Savorgnan derrière la gare ou celui de Sant'Alvise, les cloîtres et les potagers des couvents, comme à Sant'Elena justement, à San Francesco della Vigna, à l'Ospedale, ou du côté de la Madonna dell'Orto, sans compter les potagers et les vergers - les vignes aussi - de la Giudecca... Une vue aérienne de la cité des doges montre pléthore d'espaces verts arborés. Hélas, la plupart des jardins sont privés et peu nombreux les espaces verts ouverts au public. Quant ils le sont, on est parfois déçu de se retrouver au milieu d'une sorte de prairie mal entretenue ombragée de grands arbres mal taillés. C'est qu'il n'y a pas à Venise cette tradition du jardin comme espace social public comme dans d'autres villes italiennes. Venise possède ses canaux et ses rii. Ce sont ces couloirs d'eau qui forment la plus naturelle aération de la ville. Branchies plutôt que poumons.

Beaucoup de palais ont eu leur jardin habillé au goût de chaque époque. Jardins de simples, roseraies, arboretums plantés d'essence précieuses et rares, dédales romantiques remplis de fabriques et autres folies, il y en avait pour tous les goûts. Beaucoup ont disparu mais parmi ceux qui subsistent, le visiteur émerveillé découvre une toute autre image de Venise, bucolique et charmante. Fantasmés, certains de ces jardins ont abrité bien des évènements, comme le parc de l'ancienne ambassade de France où furent organisés de magnifiques spectacles de son et de lumière sous l'égide de Vivaldi (à l'occasion du mariage du dauphin fils de louis XV par exemple). D'autres élaborés de toute pièce par des aristocrates russes ou anglais, comme le jardin de Sir Anthony Eden, ancien Premier Ministre de sa Très Gracieuse Majesté, quasiment abandonné depuis le passage de son dernier occupant, le peintre Hundterwasser.












Venise passe en-dessous de la barre des 56.000 habitants !

Pour la première fois de son histoire, Venise voit le nombre de ses habitants passer en dessous du seuil des 56.000 habitants. Même après les pires épidémies qui marquèrent son histoire, la population de la Sérénissime - ce qui est appelé aujourd'hui le Centro storico, (le centre historique) demeurait supérieure à 80.000 habitants. 

Si le chiffre global de la population de l'agglomération (qui comprend Mestre, les îles et Marghera) est en constante progression, Venise intra muros ne cesse de perdre ses résidents. Aux derniers pointages des services del'Anagrafe  (l’État Civil), en date du 15 août, ce sont 224 personnes en moins amenant le chiffre officiel pour le centre historique à 55.905 résidents... La terraferma (Mestre et Marghera) comptant eux 300 nouveaux arrivants depuis le début de l'année, ce qui porte les mestrini (habitants de Mestre) à 179.725 personnes et 28.650 pour l'ensemble des îles de l'estuaire... Un total de 264.280 habitants pour l'ensemble de l'agglomération. Cela est très préoccupant et l'hémorragie semble vouloir s'accélérer. 

Pourtant à Rome, personne ne s'en soucie. Le gouvernement Rienzi et les députés, pas plus que les sénateurs ne s'intéressent à Venise. L'absence de vrais leaders de portée nationale, voire internationale dans le Veneto, donc d'un lobby qui pourrait influer sur la politique gouvernementale et appuyer une véritable volonté politique nationale pour sauver Venise, une situation économique compliquée qui ne rapporte pas grand chose à l’État, rien ne joue en faveur de la Sérénissime et l'avenir est sombre. sauf pour les vendeurs de pacotille et les tour operators.

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