25 mai 2015

Ces français qui s'installent à Venise par Philippe Gallard


Un bon petit papier sur Venise - ils sont tellement rares - qui dit presque toute la vérité et n'accumule aucune des erreurs et des approximations habituelles dans les médias. Philippe Gallard présente pour Challenges la Venise des français. Puisse sa conclusion s'avérer juste et l'espoir qu'elle soulève ne pas être un miroir aux alouettes... :
Formalités, fiscalité, immeubles classés, inondations… Malgré la course d’obstacles pour s’installer dans la cité des Doges, de plus en plus de Français se jettent à l’eau.
On y est. Le camion chargé de meubles, de livres et de vaisselle s’annonce enfin à l’entrée du pont attachant Venise à la terre ferme. Nous l’attendons sur un topo, péniche étroite et colorée, le long du quai du Tronchetto voué aux accouplements camion-bateau. Premier transfert, du premier au second, doté d’un pont béant alors qu’il se met à pleuvoir. Les caisses de livres en carton, trempées, ne résisteront pas au second transfert, une demi-heure de voies d’eau plus loin. Au petit point de débarquement, le topo bouche l’étroit canal, il faut faire vite. Le beau canapé-lit de cuir blanc est à deux doigts de plonger dans l’eau saumâtre. Et c’est avec une charrette à bras qu’il faut enfin emporter le tout, en s’engouffrant au passage sous un sottoportego particulièrement bas, jusqu’à la porte de l’appartement.
Cela se mérite, de vivre à Venise, d’y avoir un appartement, acheté ou loué, même occupé une partie de l’année, comme c’est souvent le cas. Pourtant, de plus en plus de Français se jettent à l’eau. Nous en avons identifié près d’une centaine, architectes, journalistes, galeristes, blogueurs, artistes ou hommes d’affaires. De plus en plus de retraités aussi. Ils et elles partagent une passion pour la cité des Doges, malgré ses chausse-trapes. "Ne jamais oublier que Venise est tout ce qui reste de Byzance", avait prévenu un prédécesseur de Jérôme-François Zieseniss à la tête du Comité français pour la sauvegarde de Venise.
Pour trouver son nid ou ses fournisseurs, il y a déjà le casse-tête de l’adresse : un nom de quartier plus un numero civico de un à quatre chiffres, à la distribution obscure. Rarement précisés, les noms de rue affichés sur les nizioleti – "petits linceuls" en vénitien, car lettres noires et liséré noir sur fond livide – sont en pur vénitien, langue souvent utilisée pour dérouter l’intrus, Italien inclus. Si vous voulez conduire un bateau, ce qui va un peu de soi, il vous faudra connaître à la fois le plan des rues et le plan des canaux, avec leurs panneaux et règles. Savez-vous de quel côté on doit, ou non, dépasser une gondole en bateau à moteur ?
Il faut se familiariser avec les cotes de marée, leurs heures, guetter les sirènes d’alerte ou l’application spécialisée de son smartphone. Ordures non ramassées ce matin ? Les bateaux-bennes n’ont pu passer sous les ponts, ou, plus rare, se sont échoués. Certaines lignes de vaporetto vont donc être détournées. Tiens, encore un poisson mort trouvé dans la cour. Les rayons de l’épicier seront inondés, on va mettre les cuissardes pour les courses… "La Fenice est le seul Opéra où je n’ai aucune honte  à entrer en bottes de caoutchouc", relève le journaliste-écrivain Gabriel Milesi.
"Et puis Venise est la seule ville où on ne te demande pas ce que tu fais en ce moment", se réjouit Michel Thoulouze, un ancien baroudeur des JT puis des chaînes à péage, installé au bord du potager de Venise, Sant’ Erasmo. Pourtant il ne chôme pas. En dix ans, il a recréé un vignoble qui existait jadis sur cette île vénitienne. Il a réussi à placer quelques-unes de ses 15.000 bouteilles d’orto veneto dans les meilleurs restaurants de Paris et de Venise, ou au Bon Marché. "Quand tu t’installes à Venise, tu es certain d’avoir beaucoup de visites : famille ou conseillers viennent sans rechigner, même en hiver. Il y a des vols directs de cinq villes de province (six l’été), et trois ou quatre compagnies concurrentes sur Paris-Venise." Sur son île agreste et peu peuplée, il dispose d’un service de vaporetto toute la nuit, tout le jour, d’un panorama unique, l’hiver, il baigne dans la culture et, l’été, il se baigne tout court, le Lido devenant alors une plage fréquentée.
Et il fait des émules : la famille Tarbouriech de l’étang de Thau négocie avec les autorités vénitiennes une concession d’élevage d’huîtres dans la lagune. Il affirme avoir entendu baptiser "rue des Français" une calle de Burano, l’île multicolore, où Philippe Starck a acquis au moins deux maisons de pêcheurs, pas loin de son maître verrier habituel, Aristide Najean, un Français de Murano.
Tout n’est pas facile pour autant. Même une location d’un mois doit être enregistrée, le nouveau venu doit absolument obtenir un codice fiscale qui sera son sésame. Les arcanes du fisc italien sont tels – il faut traquer la sortie de l’impôt local IMU sans cesse changeant – qu’on en vient vite à s’assurer les services d’un expert-comptable local. Il faut  apprendre à échapper aux tarifs extravagants imposés aux touristes d’un jour : cartes Venezia Unica pour payer cinq fois moins cher le vaporetto, Muve pour entrer dans dix musei civici et Chorus dans quinze églises, ainsi que le sconto veneziano (30 à 50% de rabais dans les restaurants et certains magasins).
Mais c’est quand on songe travaux que cela s’aggrave et qu’il faut recourir à un architecte du cru. S’entendre avec les voisins pour le toit ou les murs ? Il y a rarement une co-propriété organisée. "Et les copropriétaires, il faut les trouver : avec le temps, ils sont souvent dispersés en Italie ou dans le monde, faits de familles éclatées, voire divisées", explique Giorgio Cichellero, expert-comptable bien implanté. Une fois cerné, le propriétaire vénitien, qui aura le plus souvent omis d’assurer son logis, tendra à vous décourager : "Une maison debout depuis six siècles peut bien continuer comme ça, no ?"…
Enfin et surtout, les travaux doivent être autorisés. "Tout Venise est classé vincolato. Un cran encore au-dessus, votre maison ou palais peut être notificato, c’est-à-dire expressément listé “intouchable” par la Surintendance à l’architecture, qui peut y intervenir directement", explique Gabriel Milesi, au bel appartement notificato. Et puis pas question de creuser le moindre trou sans la présence d’un archéologue. "Il y a surtout trop de textes accumulés, qui laissent la porte ouverte à trop d’interprétations : difficile d’établir ce qui est permis", constate Piero Vespignani, architecte vénitien.
Cela vaut aussi pour les constructions "modernes" si leur aménagement – y compris intérieur – est jugé typique de l’époque. C’est ainsi qu’un financier français, Claude Buchert, a acheté récemment un grand pan de la maison de Titien, largement refaite au xixe siècle. Il voulait lui rendre son visage initial sur la foi de croquis datant de Titien : refusé. Il faut la garder dans son jus xixe, a tranché la Surintendance. Claude Buchert la revend.
Les Français jouent un rôle non négligeable dans la sauvegarde de la ville. Vieux de presque un demi-siècle, le Comité français est justement en train de restaurer les dix-sept pièces de cette véritable encyclopédie de l’art décoratif vénitien du xixe qu’est le palais royal de la place Saint-Marc. Sous son égide, une bande de jeunes diplômés d’HEC et d’X s’est cotisée pour financer le nettoyage des vrais chevaux de Saint-Marc, ceux qui sont à l’abri dans le musée de la basilique, vestige majeur de Byzance.
Son président, Jérôme-François Zieseniss, vit depuis plus de vingt ans à Venise face à l’église San Sebastiano tapissée de peintures de Véronèse. Heureux, le président. Il résume : "Vie de ville de province dans une capitale artistique, maison de ville avec, d’un côté, un grand jardin, donc maison de campagne, et, de l’autre côté, un bateau, donc maison de bord de mer."
A son conseil d’administration siègent, entre autres, l’avocate Agnès Schweitzer, femme de Louis, et Chantal Mérieux, épouse d’Alain, deux couples assidus – et locataires – à Venise. Le docteur Nicole Bru, ancienne présidente des Laboratoires Upsa, a restauré le casino Zane, voué à la musique, pour y faire vivre un centre de la musique romantique française. L’architecte Jean-Michel Wilmotte vient régulièrement hanter sa fondation, ouverte près de la géante Misericordia. Et personne n’a oublié les travaux du Palazzo Grassi et de la Dogana de François Pinault.
Plus modestement, l’Alliance française, installée dans l’adorable petit ridotto Venier, s’efforce, dans un grand dénuement d’argent public, de jouer son rôle de pont et de point de ralliement culturels. Sa directrice, Marie-Christine Jamet, est depuis trente ans à Venise. "Une ville à dimension humaine, vante-t-elle. Se déplacer toujours à pied crée des relations très faciles, car on se croise sans cesse." "Les mots-clés de la vie à Venise ? Calme, beauté, non-agressivité, communication", confirme Dominique Pinchi, le libraire français de San Zanipolo, artiste aussi, trente-huit ans de lagune.
Quand il ne lit ou ne vend pas, il va ramer debout à la vénitienne sur un sandalo. Il y a beaucoup de loisirs possibles à Venise. Outre le bateau ou la plage, le vélo dans les îles de la lagune sud, jusqu’à Chioggia, ou dans les charmants marais de la lagune nord. Les stations des Dolomites sont à portée de main. Dix villes d’art italiennes sont visitables dans la journée en train. Et les enfants ? Pas d’école française officielle, mais une petite association de parents a créé Les Loustics de la lagune, où on complète l’école italienne avec des cours de français.
Le regret unanime, c’est l’ensevelissement rapide du commerce utile sous le futile touristique, aggravé par la dépopulation de Venise. "On ne peut plus songer à un sauvetage par un retour de gens du Veneto à Venise, juge Piero Vespignani. Seul un Venise ouvert à des créatifs et des passionnés venus de partout pourra retrouver une nouvelle vie." Et Venise a de quoi les attirer. La cité des Doges n’est pas près d’être engloutie.
Philippe Gallard
© Philippe gallard - Challenges.fr - 24/5/2015

Vogalonga : la 41e édition !

Il fut un temps où je me réjouissais de cette fête, qui était encore assez peu connue des touristes ou du moins qui ne possédant pas la notoriété d'aujourd'hui restait une manifestation très prisée par les autochtones et que surprenait, presque par hasard, les étrangers en séjour dans la ville. C'était en d'autres temps. médiatisée à outrance, très plastique et se déroulant à un moment de l'année où le ciel s'avère le plus souvent clément, la Vogalonga est très courue : deux mille participants cette année !


C'est que la course elle-même est palpitante. Contrairement à la régate de la Sensa ou à celle du Redentore, et surtout de la grande et célèbre Regata storica, où des tribus de rameurs, membres des différents clubs de voga, se disputent chaque année la victoire (cela ne se fait pas toujours sans problèmes, certains des concurrents n'ayant pas vraiment en tête le noble adage de Pierre de Coubertin. Pour ces rameurs-là, pourtant de très bons athlètes et de braves gens le reste de l'année, l'essentiel est de gagner et d'empêcher les autres de mettre en cause cet objectif...), la Vogalonga est ouverte à toutes les embarcations à rame comme un hymne à la tradition et une prise de position écologique. Venise souffre beaucoup du moto ondoso, ces remous que provoquent les embarcations à moteur qui se sont développés à outrance ces dernières années. 


Manifestation bon enfant qui cette année encore a attiré huit mille volontaires sur plus de deux mille embarcations. Il y avait même un groupe de collégiens français venus de La Ciotat avec leur professeur de sport. Comme l'a écrit un journaliste vénitien, la régate est un acte d'amour pour la lagune. Née du pari de quelques passionnés il y a quarante ans, la Vogalonga s'est peu à peu transformée comme la cité des doges se transforme aussi. Il y a désormais davantage d'étrangers que de vénitiens qui participent à la course, de plus en plus de canoës et de kayaks et moins de sandoli et de mascarete. Mais l'âme de la course demeure comme aux premières années.


Création récente, la Vogalonga représente une part authentique de la venezianità. c'est aussi une manifestation éclatante pour la défense de la lagune et de la Sérénissime. C'est ce que répétaient déjà dans les années 80 bon nombre de vénitiens : Une protestation active contre tout ce qui peu à peu détruit la cité des doges. Opinion dépassée ? pas le moins du monde quand on sait que les barques à moteur sont de plus en plus nombreuses, que la police doit souvent intervenir tellement les bateaux vont vite et endommagent les fondations de la ville. Avec 27 millions de visiteurs qui débarquent chaque année, l'équilibre fragile conservé depuis des siècles semble compromis. La structure profonde de la Sérénissime est définitivement touchée et rien ne sera jamais plus comme avant.



Une protestation active aussi contre tout ce que le monde moderne et cet ultra-libéralisme qui empoisonne tout... Comme ce paquebot géant quittant Venise le matin même et qui traversa le Bassin de San Marco, au milieu des embarcations...  La Vogalonga contre les Maxi Navi, peut-on rêver de plus vivant et dynamique manifeste ?


Mais la Vogalonga résiste. Et avec elle la civilisation vénitienne. Et les vénitiens. De sang et de cœur. La course est la preuve quarante et une fois rapportée que Venise n'est pas en agonie mais qu'elle rayonne de joie et de force. Unique et triomphante, c'est ainsi que nous l'aimons !

Les jeunes rugbymen de la Foscarini venus aider les participants


14 mai 2015

Il y a vingt-cinq ans aujourd'hui...

Un joli jour de mai, l'an de grâce mille neuf cent quatre vingt dix, par un bel après-midi plein de soleil et de douces odeurs primavériles. On attendait le bébé depuis quelques heures et il s'est enfin décidé. Discrètement, sans faire de bruit, elle est arrivée, presque à l'insu de l'obstétricien et de la sage-femme, au beau milieu d'une conversation mondaine. Alix-Victoria-Marie-José, notre seconde princesse. Toute menue, quelques cheveux très clairs. Vite, le cordon coupé, le premier bain, le bracelet d'identité, et la voilà toute de rose et blanc vêtue, ses premiers vêtements. ce petit corps minuscule, ses traits fins, ses jolis petits doigts et ce visage merveilleux de pureté... cette émotion quand je l'ai pris pour la première fois contre moi et que j'ai senti battre son cœur contre le mien.Tout cet amour partagé et magnifié par la venue de l'enfant... 

..Et puis la première rencontre avec la sœur aînée... la petit Margot, pas encore trente six mois de plus, qui vient à la rencontre du bébé. Son entrain dans le taxi qui nous amenait à la clinique. la jolie robe à smocks choisie par l'enfant elle-même pour l'occasion, avec le bandeau assorti et la peluche favorite dans les bras. Puis la nervosité sur son visage et son hésitation juste en sortant de l'ascenseur. sa petite voix me disant doucement "papa, on peut attendre une minute ?". L'enfant qui me serre la main très fort, respire un grand coup, se redresse et, avant de reprendre le chemin se racle la gorge puis me lance presque trop fort un "Allez, on y va !" décidé. Souvenir drôle mais émouvant aussi. La première photo de nos deux enfants côte à côte... 

..Le bonheur de leur mère. Ce moment idéal de sérénité et de contentement. Il y a 25 ans aujourd'hui. Deux autres enfants sont arrivés depuis. Le temps a passé. Le divorce. L'éclatement de nos vies, tant de changements, de ruptures, de moments difficiles. Et aujourd'hui, les deux aînées mamans. Augustin, 7 mois chez Margot et Joséphine, 4 mois chez Alix. Rien que de la joie et du bonheur et l'envie, à chaque seconde, de rendre grâce.


10 mai 2015

Venise gourmande : Savez-vous ce qu'est le Botiro ?


En dialecte vénitien, du temps de la Sérénissime, le beurre (burro en italien moderne), se disait “botìro”. Le botiro le plus fameux, réputé bien au-delà de la République de Venise, provenait des alpages de la vallée de Primiero (appelée aussi vallée del Cismon), dans les Dolomites, entre les Pale di San Martino et les monts du Lagorai. Quasiment oublié, on trouvait encore chez certains commerçants de Venise ce beurre très jaune au parfum et au goût très fins mais il aura fallu la curiosité des membres du mouvement Slow Food toujours à l'affût des produits authentiques des régions d'Italie, pour en relancer la consommation et redynamiser ainsi la production du site. En parler met l'eau à la bouche, surtout après avoir vu une de mes filles tartiner une tranche de pain avec un de ces machins presque blancs qu'on ose nommer beurre et que vendent de plus en plus chers nos supermarchés... Après avoir goûté le botiro, il est bien difficile d'apprécier les autres beurres, même en provenance de l'agriculture biologique et de fabrication artisanale. 
 
La renommée de ce beurre du Trentin était due à son exceptionnelle finesse et à son goût exquis certainement lié à la flore des pâturages de ces vallées riches en eau, mais aussi aux méthodes spécifiques d'élaboration qui permettaient d'obtenir un produit conservable pendant plusieurs mois. Contrairement à ce qui se fait partout ailleurs en montagne, l'usage dans les fermes de la vallée était de réserver la plus grande partie du lait pour la production de beurre, alors que le fromage, de qualité médiocre, très maigre, n'était qu'un produit secondaire, élaboré avec les restes de crème.

La technique de fabrication dont on a conservé la recette était fort simple mais elle nécessitait un savoir-faire qui se transmettait depuis la nuit des temps. Il fallait avant tout séparer la crème du lait. Trait le soir, le lait était mis à reposer toute la nuit dans des bassines couvertes laissées au frais, souvent à l'extérieur, afin de permettre à la crème de se faire naturellement. Au matin, on transférait cette crème à la laiterie. Aussitôt placée dans la baratte, la crème était battue jusqu'à ce que la matière grasse se désolidarise du babeurre. Rien de bien différent, pour ceux qui connaissent comment se fabrique le beurre, des procédés utilisés depuis toujours et partout.

Mais, l'eau fraîche qui provient des montagnes alentour et qu'on utilisait pour laver le beurre obtenu, contient des minéraux qui venaient enrichir le produit. Une fois rincé, le beurre était façonné en pains de grande taille qu'on laissait au frais une nuit supplémentaire sur et sous des linges de lin posés à même l'herbe du pâturage. A la fin de l'été, les gros pains de beurre étaient descendus dans les villages de la vallée et stockés dans des caves fraîches. On découpait les pains de beurre qu'on moulait dans des formes carrées dont le fond était sculpté de motifs floraux, permettant l'estampage de la plaque. On a conservé les moules anciens facilement reconnaissables avec leur motif de fleurs des montagnes. Contrairement à la plupart des beurres, celui-ci se conservait longtemps sans rancir et les marins en embarquaient sur les navires.

Une petite partie de la production était obligatoirement destinée à la consommation locale, à des prix contrôlés décidés par l'administration. La plus grande quantité prenait en décembre le chemin de Trévise et de Venise, où il était réceptionné et commercialisé par les marchands crémiers de la confrérie des butirranti. cette confrérie dont la scuola qui se réunissait dans la chapelle de l'Annonciation, dans l'église San Zuane non loin du Rialto était partagée depuis sa fondation en 1595, avec les gallineri (les marchands d’œufs et de volaille).
En 1773, la confrérie recensait 308 membres, dont 27 Garzoni (apprentis), 86 Lavoranti(employés) et 195 Capimastri (patrons) actifs dans 198 boutiques allant du magasin de luxe avec vitrine aux échoppes sombres et pauvres. Dans les dernières années de la République, les membres du syndicat étaient 446. Ils tenaient leur chapitre général dans les locaux de la Scuola dei Oresi au Rialto contre le versement d'une compensation à la confrérie qui les accueillait pour "assettar il luogo". En sus de la Benintrada versée à l'inscription sur le registre de la profession, la cotisation annuelle, la Luminaria, versée par les crémiers à leur confrérie était fixée à 4 lire par an. Lors de la fête patronale annuelle de l'annonciation, chaque membre recevait pan e botiro (pain et beurre) au lieu du traditionnel pan e candela (pain et chandelle) en usage dans les autres ordres professionnels. De même, à la place de l'hommage annuel au doge de deux faisans, la confraternité lui versait la somme de 99 lires et 4 sols.

Complètement perdue cette fabrication ancestrale est pourtant restée dans tous les esprits et la mémoire collective a conservé la saveur exceptionnelle de ce beurre. On en trouvait encore il y a une trentaine d'années, quelques fermiers des alpages de Primiero. La production vient d'être relancée par la volonté d'un convivium Slow Food de Vénétie. C'est ainsi que réapparait, dans les bonnes crèmeries le botiro di malga a panna crudo (beurre de montagne à la crème crue) et ce depuis deux ans maintenant par le Caseificio Comprensoriale di Primierola (laiterie Coopérative) qui regroupe une centaine d'éleveurs et de producteurs des environs.



Ce beurre possède un goût floral et herbacé prononcé. Il est d'une jolie couleur jaune paille, presque doré. Son parfum délicat rappelle les odeurs de la montagne quand le sol est couvert de rosée... Sa texture est naturellement légère et très malléable. Comme autrefois, la production du botiro est limitée à la période de l'alpage, c'est à dire entre juin et septembre. La crème utilisée provient de l'alpage de Fossernica situés à 1804 mètres d'altitude, au pied des cimes du Lagorai qui culminent à plus de 2.600 mètres. Les pâturages y sont très riches d'herbes aromatiques et le sol drainé par plusieurs sources, l'ensoleillement régulier et les nuits fraîches. Toutes conditions qui s'avèrent idéales pour que les bêtes produisent un lait excellent.

Outre le bonheur de pouvoir consommer un beurre de grande qualité et de retrouver le goût dont se délectaient nos ancêtres du temps de la Sérénissime, le renouveau du botiro va permettre d'éviter l'abandon de ces alpages et la disparition qui devenait inéluctable de nombreux troupeaux. difficiles d'accès les fermes de haute montagne vont ainsi retrouver une activité qui permettra à leurs habitants de survivre aux temps modernes et ne seront plus contraints de quitter la montagne. On ne peut s'empêcher de penser à la belle chanson de Jean Ferrat... Le projet du convivium est d'accroître les lieux de production aux alpages des environs pour revenir, toujours selon les modes de culture traditionnels, à un niveau de production équivalent à celui d'autrefois, quand la république de Venise se fournissait presque exclusivement à Primiero (dans les villages de Canal San Bovo, Imèr, Mezzano, Sagron-Mis, Siror, Tonadico et Transacqua) pour son botiro. La plus efficace contribution à la conservation du territoire local et à une agriculture soutenable !

La chaîne du Lagorai et les pâturages

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